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Conrad Black – II

M. Black, M. Black, une petite question, M. Black...

M. Black, M. Black, une petite question, M. Black...

En 2007, j’ai eu la chance de couvrir le procès criminel de Conrad Black à Chicago, expérience que j’ai trouvée intéressante, notamment parce qu’elle m’a donné la chance de côtoyer tellement d’autres journalistes canadiens, américains et britanniques et de comparer leurs méthodes et perspectives.

Lorsqu’on me posait des questions en entrevue à l’antenne de CBS, CNN, PBS, BBC World ou de Radio-Canada (au réseau français), et je comparais ces questions à celles qu’on me posait en entrevue à CBC et à CTV (deux chaînes canadiennes-anglaises), je me suis rendu compte que partout au monde l’histoire de Conrad Black était considérée comme quelque chose de coloré mais d’une importance relativement mineure, sauf à Toronto, où M. Black était et demeure toujours une célébrité.

Au fur et à mesure que le procès de déroulait, des journalistes au Chicago Tribune et au Chicago Sun-Times, ainsi qu’aux grands quotidiens de Londres - The Independent, The Daily Mail, The Guardian et The Times – me demandait de leur expliquer les positions des différents médias canadiens sur Conrad Black. Comme Montréalais, ils me considéraient non seulement culturellement différent des Torontois, mais aussi indépendant. Cela m’a donné à réfléchir.

D’une part, ces journalistes de Chicago et de Londres n’avaient rien de naïf. Ils avaient couvert de nombreux procès criminels, et assisté à la chute de nombreux magnats des affaires, sans parler de dictateurs étrangers. Ils avaient du flair pour les bons sujets, savaient déterrer de nouveaux détails inédits et évoquer des personnalités hautes en couleur, mais ils prenaient une attitude cynique à l’égard du procès.

David Radler et Conrad Black ont bâti l'entreprise ensemble, et se connaissaient très bien, mais le sort qu leur était réservé était différent

David Radler et Conrad Black ont bâti l’entreprise ensemble, et se connaissaient très bien, mais le sort qui leur était réservé était différent

Selon ces journalistes de Chicago et de Londres, à partir du moment où M. Black, PDG d’une grande entreprise cotée en Bourse, a plaidé le Cinquième amendement (le droit de ne pas s’incriminer soi-même), puis s’est retrouvé devant le tribunal criminel, pour y faire face à un jury, tout était déjà fini. Ils ont formé une opinion de l’ampleur des manigances chez Hollinger International en se penchant sur le cas de David Radler, associé d’affaires depuis toujours de M. Black chez Hollinger International, et partenaire dans leur société de portefeuille privée Ravelston. M. Radler avait conclu une entente avec la justice américaine, avait plaidé coupable à une accusation de fraude, et avait remboursé à la SEC et au Chicago Sun-Times la coquette somme de 72 millions de dollars (selon une autre version, toutefois, l’entente restée confidentielle prévoyait le remboursement de 93 millions de dollars). Il a également dit que cela ne représentait que le début de son expiation, ce qui m’a rappelé un passage de la Bible.

Bien que M. Radler ait dit qu’il allait écrire un livre sur tout ce qui s’était passé, il a pratiquement disparu de la vue depuis sa libération de prison en décembre 2008, après dix mois seulement derrière les barreaux: de retour au travail, il dirige une chaîne de journaux. M. Radler est un homme pragmatique.

Une photo d'identité judiciaire de Conrad Black

Une photo d’identité judiciaire de Conrad Black

M. Black, quant à lui, est en quelque sorte un idéaliste, un homme imbu de lui-même qui cherche à rétablir son nom et à se défendre jusqu’au bout. (La Cour suprême américaine a récemment renvoyé son cas à la Cour d’appel à Chicago: je donnerais à M. Black une chance sur 20 de se faire acquitter dans cette ultime démarche judiciaire, mais force est de constater que même à 5%, il lui reste une petite chance.)

M. Black a purgé deux ans et quatre mois de sa peine, à la prison à basse sécurité Coleman, en Floride. A moins d’un rebondissement spectaculaire, il devra rester en taule jusqu’en octobre 2013.

Au cours de son procès criminel, il a traité ses procureurs de nazis. Il a même dit en entrevue au Guardian que la poursuite était «de la connerie … une farce … un scandale … une fraude totale … … À tous, j’envoie un message. Je dis simplement: C’est la guerre!»

Cette sortie à l’emporte-pièce ne pouvait guère contribuer à la défense de M. Black. Comment quelqu’un qui connaissait à la fois les médias (à titre d’ancien propriétaire de journaux) et le droit (puisqu’il détenait un diplôme en droit de l’Université Laval et un siège en tant que baron à vie et donc de législateur à la Chambre des Lords britannique), pouvait-il se nuire de façon aussi spectaculaire ? Comment quelqu’un qui n’arrêtait pas de se présenter comme un maître stratège pouvait-il courir après la défaite de cette manière? Même si j’ai écrit un livre sur lui, je suis toujours incapable de répondre à ces questions.

M. Black a effectivement placé beaucoup de messages stratégiques dans les médias de Toronto, comptant sur des amis de longue date, ses propres avocats, ses propres écrits dans le National Post, ainsi que sur les journalistes torontois toujours à la recherche de nouveaux angles (fussent-ils spéculatifs) pour réactualiser l’histoire .

Il est normal que certains journalistes de Toronto, comme l’épouse de M. Black, Barbara Amiel, ainsi que ses amis de longue date Mark Steyn et Brian Stewart, aient cherché à le défendre.

Un deuxième groupe de journalistes chevronnés, Peter Worthington et Allan Fotheringham, par exemple, en savaient probablement trop sur les Black pour être en mesure de rédiger un compte rendu impartial. Je mettrais dans une catégorie à part Peter C. Newman, historien des affaires par excellence et biographe de Black. Je me souviens qu’il m’a demandé pendant le procès si nous deux n’avions pas été dupés par M. Black, au point de croire en son génie.

Puis il y avait Steve Skurka, cet avocat criminaliste de Toronto perpétuellement bronzé et bien habillé, qui bloguait tous les jours et écrivait un livre sur M. Black. Il servait également d’analyste juridique pour la chaîne de télévision commerciale CTV. J’ai été surpris d’apprendre qu’il avait défendu la bande de motards les Hells Angels, dans une série de procès hautement médiatisés. Je doute fort que le fait de travailler pour les Hells soit une bonne référence si l’on veut commenter d’autres procès à la télé!

Il y avait un autre genre de pseudo-journaliste de Toronto, cet écrivaillon médiocre qui versait dans l’invective et l’exagération grossière, sans porter attention aux faits. Bon, passons!

Puis il y avait les journalistes plus sérieux, qui travaillaient pour le National Post, le Globe and Mail et d’autres publications. Une fois que leurs rédacteurs avaient décidé que Conrad Black était toujours une célébrité à Toronto, célébrité que les lecteurs se faisaient un malin plaisir de détester, ces journalistes devaient construire leurs reportages en mettant en évidence les critères journalistiques typiques de la presse écrite.

Ces critères journalistes sont: l’impact, l’actualité, l’importance, la proximité, la bizarrerie, le conflit et la fréquence (ou à la capacité à se renouveler). Remarquez bien que la «réalité» ne figure pas sur cette liste!

Les journalistes de Chicago et de Londres m'ont dit à quel point ils étaient étonnés par l'attitude des reporters de Toronto qui couvraient le procès

Les journalistes de Chicago et de Londres m’ont dit à quel point ils étaient étonnés par l’attitude des reporters de Toronto qui couvraient le procès

En même temps, ces journalistes de Toronto se trouvaient devant un dilemme, celui d’écrire du journalisme-célébrité à propos de M. Black, ce qui leur demandait de maintenir l’accès au principal concerné pendant le procès (ce qui exigeait une attitude de flatteurs), d’écrire parfois sur la façon dont M. Black et Barbara Amiel vivaient le procès et se présentaient en salle d’audience au lieu de rapporter ce qui s’y passait réellement, et donc de ramasser chaque miette que M. Black laissait tomber, tant que cette miette correspondait aux critères journalistiques que je viens de mentionner. Ce qui voulait dire qu’ils étaient en relation de dépendance, et non pas d’indépendance.

Je qualifierais le résultat final de «distorsion narrative». Ces journalistes rédigeaient des reportages à gros coups de pinceaux, choisissaient des preuves en fonction de leur impact narratif; rafraîchissaient le sujet en personnalisant les détails et en mettant en contraste différentes hypothèses quant à l’aboutissement éventuel du procès, et tenaient à réactualiser le sujet quitte à miser sur des aspects plutôt spéculatifs (telle chose avait des chances de se produire, telle chose n’avait aucune chance de se produire, que faire si telle chose arrivait, ce qui selon eux était supposé se passer, ce qui selon eux n’était pas supposé se passer).

Un détenu non-identifié avec Conrad Black, à la prison à basse sécurité de Coleman

Un détenu non-identifié avec Conrad Black, à la prison à basse sécurité Coleman

Voilà bien pourquoi l’histoire de David Radler est bel et bien terminée, alors que la saga de Lord Black fait toujours la une … à Toronto.

Il faut dire que c’était facile pour moi de couvrir le procès, puisque j’écrivais un livre, pas un article quotidien sur le procès: je n’avais qu’à attendre le verdict, pour décrire ce qui s’était passé. Lorsqu’on m’interviewait à la télévision pendant le procès, je rappelais aux spectateurs, avec lassitude, que nous sommes tous innocents jusqu’à preuve du contraire, ce qui a fait dire à certains intervieweurs que je défendais M. Black. Une fois le procès terminé, je commentais le verdict avec détachement, ce qui a fait dire à certains intervieweurs que je venais d’abandonner M. Black! En fait, j’ai gardé mes distances avec M. Black pendant le procès, lui manifestant des signes de courtoisie sans plus, chaque fois que je le croisais dans le couloir. Nous avons pris un dernier verre au Ritz, quelques jours avant la tombée du verdict: je lui ai dit à quel point les accusations contre lui étaient graves, combien je regrettais tout ce qui s’était passé, et à quel point j’admirais la façon dont ses enfants l’avaient soutenu pendant le procès.

Je ne crois pas que M.Black soit une célébrité malmenée qui mériterait un meilleur traitement. Je crois plutôt qu’à titre de PDG d’une grande entreprise américaine cotée en Bourse, il était responsable de tout faire pour diriger l’entreprise avec succès, en respectant la lettre de la loi et en maintenant des relations positives avec les employés et les actionnaires. À partir du moment où le chef de la direction d’une entreprise de cette importance se retrouve devant un jury dans un procès criminel, on ne peut ni renverser la vapeur ni récupérer la position déjà perdue. Il est trop tard.

Je dirais même que dans la couverture habituelle de la saga Black dans la presse torontoise, une constatation primordiale brille par son absence, à savoir que M. Black a une bonne part de responsabilité pour ce qui s’est passé chez Hollinger International. Mais cette constatation est avant tout morale.

La justice est aveugle. Attendons de voir comment finissent les choses en cour d’appel.

La justice est aveugle

La justice est aveugle

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