Conrad Black – I

Conrad Black pendant son procès à Chicago
Il y a trois ans, j’ai rédigé une biographie non-autorisée de Conrad Black (Le baron Black, aux Éditions de l’Homme, 2007). L’on me demande souvent d’évaluer les chances que monsieur Black soit acquitté sur toute la ligne ou soit relâché de prison avant la fin de sa peine actuelle, prévue pour le mois d’octobre 2013. (Il a déjà purgé deux ans et quatre mois de sa peine.) Par exemple, on m’a posé cette question lors de deux entretiens récents, à l’antenne de RDI et de CBC-TV.
Encore maintenant, j’ai du mal à imaginer Conrad Black comme le détenu 18-330-424, à la prison à basse sécurité Coleman en Floride, entouré de quelques 1000 autres détenus, dont la plupart ont été condamnés pour trafic de drogue ou possession d’armes à feu illégales (fusils de chasse tronçonnés, mitrailleuses montées sur des trépieds, pistolets munis de silencieux). J’essaie de l’imaginer installé avec un autre détenu dans une miniscule cellule (faisant 2,4m par 2,7m, ou 8 pieds par 9 pieds), qui elle-même fait partie d’un réseau alvéolé arrangé en forme de ruche d’abeilles, sans plafond, sous la surveillance continue des caméras vidéo.

La prison Coleman, en Floride
21% des détenus dans le Midwest américain disent avoir subi des pressions sexuelles derrière les barreaux, alors que 7% disent y avoir été violés. La prison est en milieu effroyable, où les gardiens sont tout aussi endurcis que les détenus.
J’essaie d’imaginer une journée typique de monsieur Black: il se lève à 6h00 du matin, prend son petit déjeûner dans le mess, et doit se présenter sept fois par jour dans la cour de la prison pour le décompte des prisonniers, effectué par des gardes brandissant des douze. Il doit travailler de 7h30 à 15h00. Tout y est contrôlé et surveillé, y compris ses visites et appels téléphoniques de même que sa correspondence. Bien-sûr il se tient au courant des dernières démarches effectuées par ses avocats. De temps à autre, il rédige une chronique pour le National Post, quotidien de Toronto, ou pour quelque autre publication conservatrice d’Amérique ou de Grande-Bretagne. Des fois il fulmine dans ces écrits contre la justice américaine, qu’il qualifie de corrompue, injuste, inefficace, etc. Il ne s’agit pas d’un prisonnier typique.

En dedans
J’ai appris à bien connaître monsieur Black: je l’ai interviewé dans ses bureaux et demeures à New York, Toronto et Londres, de même qu’à l’hôtel où il a logé pendant son procès à Chicago. Au point culminant de sa carrière (vers 2000), il contrôlait un empire de presse mondial ayant quatre millions de lecteurs quotidiens, et des titres prestigieux tels que le Daily Telegraph de Londres. Il avait de la poigne financière et politique. Après tout, c’était en octobre 2001 qu’il est devenu baron de bon droit, et qu’il a pris sa place dans la Chambre des Lords, la Chambre haute du Parlement britannique. Selon Rupert Murdoch, monsieur Black devait être milliardaire (en dollars) vers la fin des années 1980.
Quelle déchéance depuis ce temps-là! Voilà quelqu’un qui avait tout. Comment a-t-il pu tout perdre, se faisant condamner pour fraude et entrave à la justice? Pour moi, monsieur Black est un homme très complexe, d’une force de personnalité à toute épreuve, tour à tour charmeur, rusé, impitoyable, manipulateur et d’un orgueil démésuré. C’était tout un défi pour moi que de rédiger sa biographie, tout en continuant à le rencontrer pour effectuer des entretiens, et en protégeant jalousement ma propre indépendance éditoriale. Depuis la publication de mon livre, j’ai dû relever un autre défi: celui d’accorder des entretiens à 18 chaînes de télévision, alors que j’étais tour à tour furieux et attristé de constater à quel point il était lui-même l’auteur de sa propre destruction.

Monsieur Black, lors de l’audience à Chicago portant sur sa peine
Mais ce qu’il y a de plus difficile, lorsqu’on écrit au sujet de monsieur Black, c’est de démêler les faits de ses propres prétentions, car il arrive toujours à attirer l’attention sur lui, à contrôler le récit de sa vie.
Peu de temps avant son incarcération, il a parachevé un manuscrit de 200.000 mots (l’équivalent en version imprimée de quelques 800 pages). Ce manuscrit attend publication à Toronto. Le sujet? Tout ce qu’il a pu vivre depuis la sortie du premier tome de son autobiographie, en 1993. Et il continue à influencer ce qu’on veut bien écrire à son sujet, dans la presse écrite à Toronto. Par exemple, plus tôt cette semaine, une chroniqueuse au Globe and Mail a affirmé qu’il fallait dorénavant s’occuper de la réhabilitation de monsieur Black, ajoutant qu’il méritait d’être relâché dans les meilleurs délais. Quelques jours auparavant, un journaliste au National Post avait dit qu’il était temps pour monsieur Black de reprendre sa place au sein de l’establishment canadien. Tout récemment, un journaliste de CBC-TV m’a demandé ce qui l’attendait en dehors de la prison, comme s’il était littéralement sur le point d’être libéré. Les bras m’en sont tombés, je suis resté bouché bée pendant dix secondes, et j’ai demandé que l’on répète la question.
Pour moi, la vraie question est plutôt la suivante: comment réhabiliter quelqu’un qui n’éprouve aucun remords, qui se présente toujours comme une victime lésée? A force de l’écouter, on pourrait croire qu’il s’agit d’un héros romantique, d’un magnifique buck solitaire dans une clairière, dévoré par une meute de loups.

Un beau buck dévoré par une meute de loups
La Cour d’appel de Chicago devra se pencher sur le cas de monsieur Black afin de déterminer si, d’une part, le verdict de culpabilité a été influencé de façon préjudiciable par l’invocation de la théorie de services honnêtes, ou si, d’autre part, la poursuite a apporté suffisamment de preuves, en invoquant d’autres théories pour justifier la condamnation et l’incarcération de monsieur Black pour fraude et entrave à la justice.
A mon avis, ce que l’on veut bien dire à Toronto au sujet de Conrad Black a très peu d’impact sur l’aboutissement des choses à Chicago. Monsieur Black a probablement une chance sur 20 de sortir de prison avant la fin de sa peine. On ne voit pas les choses du même oeil à Chicago.
Après tout, M. Black n’est pas américain; il n’est pas une célébrité aux États-Unis, il n’y est pas considéré comme un homme admirable et encore moins comme une victime; personne ne fait campagne pour lui – il ne lui reste aucune base de pouvoir là-bas; l’ancien quotidien de monsieur Black, le Chicago Sun-Times, a déjà été obligé de verser plus de 100 millions de dollars en frais juridiques pour le défendre, et le jour où sa condamnation était définitivement confirmée, monsieur Black se trouverait dans l’obligation de rembourser cette somme au quotidien (personnellement, je crois qu’il poursuivrait le Sun-Times pour éviter de devoir rembourser cette somme), alors que si jamais il devait être acquitté en bout de ligne, le Sun-Times devrait renoncer à tout remboursement de sa part; de plus, le Sun-Times est un quotidien américain important ayant de nombreux alliés tant en milieu politique qu’économique…
Dans sa récente décision sur monsieur Black, la Cour suprême des États-Unis a renvoyé le lecteur à la décision plus détaillée qu’elle a prise sur l’ancien chef de la direction d’Enron, Jeffrey Skilling. D’après moi, si monsieur Skilling devait sortir de prison avant d’avoir purgé sa peine actuelle de 24 ans, il y aurait des émeutes dans les rues. Comme la Cour suprême utilise le même raisonnement juridique dans sa décision sur monsieur Black que dans celle portant sur monsieur Skilling, pourquoi l’aboutissement final, en appel, serait-il différent dans l’affaire Black?
C’est dans ce contexte que je cherche à m’expliquer ces élans de sympathie récurrents pour monsieur Black dans la presse écrite conservatrice de Toronto.

Le National Post, un quotidien de Toronto fondé par Conrad Black
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