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L’esclavage contemporain – VI

Simon Deng & George Tombs

Simon Deng & George Tombs

De passage à New York le week-end dernier, j’y ai rencontré Simon Deng, originaire de la tribu Shilluk dans le sud du Soudan : il a été tour à tour enfant esclave, grand sportif au niveau compétitif, et citoyen américain, ce qui lui permet de faire campagne aujourd’hui pour les droits de l’homme. Simon me fait penser à un Martin Luther King des temps modernes: portant des baskets, cet homme souriant, humble, à la voix douce, plein de compassion et de rage, se bat avec conviction pour le droit à la vie, à la liberté, à la dignité et à l’autonomie de son peuple.

Je tiens à citer quelques extraits d’un discours que Simon vient de donner au Sommet de Genève pour les Droits de l’homme, la Tolérance et la Démocratie.

«Mon nom est Simon Aban Deng. Je suis originaire du Sud-Soudan. Je suis de la tribu Shilluk. Je suis de religion chrétienne. Pendant des décennies, le peuple du Sud-Soudan a été persécuté par divers régimes radicaux et djihadistes de Khartoum. Par deux fois nous avons été victimes de longues campagnes de génocide, perpétrées par ces régimes islamistes, qui cherchent à détruire nos peuples et nos cultures par le biais du meurtre, du viol, de l’esclavage, et de la conversion forcée à la foi islamique et à la culture arabe. La première campagne a duré de 1955 à 1973, la deuxième de 1983 à 2005. Ces campagnes ont entraîné la mort et la destruction de mon peuple. On les désigne souvent de «guerres civiles.» Mais en fait, ces guerres ne comportent aucun aspect «civil». Elles s’inscrivent plutôt dans un schéma bien élaboré d’impérialisme arabe, qui vise à détruire les peuples africains indigènes du Soudan par tous les moyens possibles. Au cours de ces années, plus de trois millions de Soudanais du Sud ont été tués. Plusieurs autres millions de mes compatriotes sont devenus des réfugiés. La même tendance se voit de nos jours au Darfour, mais aussi dans des régions soudanaises évoquées moins fréquemment, telles dans les monts Nouba, au Beja à l’est, en Nubie au nord, et encore dans tout le Sud. En effet, la majorité de la population du Soudan comprend des populations marginalisées, ces dernières étant gouvernées par une petite minorité puissante à Khartoum.

Massacres in Sudan

Massacres au Soudan

«Je suis la preuve vivante des nombreux crimes et de la déshumanisation qui se produisent au Soudan. Quand j’étais enfant, mon village a été attaqué par des troupes arabes recrutés par le régime de Khartoum dans le seul but de commettre des massacres. Alors que nous courions dans la brousse pour nous en fuir, j’ai vu mes meilleurs amis se faire tuer, alors que les aînés et les faibles du village, incapables de s’en fuir, ont été brûlés vifs dans leurs huttes. Les survivants ont reconstruit notre village et enterré nos morts, mais le même processus meurtrier a répété plusieurs fois de suite. Cette atrocité calculée a été répandue partout dans le sud du Soudan, et depuis longtemps.

«Lorsqu’il est devenu impossible de rester dans notre village, mes parents nous ont déménagé dans la capitale de la région du Haut Nil du Sud-Soudan, la ville de Malakal.

Malakal

Malakal

« Là-bas, à l’âge de neuf ans, un voisin m’a demandé si je voulais l’aider avec ses bagages. Il m’a dit de porter ses valises sur un bateau à vapeur sur le Nil, et d’y rester jusqu’à ce qu’il revienne. J’ai attendu, mais il n’est toujours pas revenu, et bientôt le bateau a quitté le quai. Terrifié, je me suis à crier et à pleurer. Le voisin est réapparu de nulle part, et m’a rassuré, disant que puisque nous avions déjà quitté le quai, nous devrions attendre jusqu’à la fin du voyage, après quoi il me remettrait sur le bateau à vapeur et je reviendrais à la maison. Il m’a promis que tout irait pour le mieux. Bien sûr, c’était un gros mensonge.

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«Quand nous sommes arrivés à notre destination, dans la ville septentrionale de Kosti, il s’est avéré que le voisin avait amené trois autres enfants avec lui sur le même bateau : nous avons débarqué lui. Les autres enfants ont rapidement disparu : sans doute ont-ils transférés à quelqu’un d’autre. Je ne le sais pas. J’ai été transporté au village de l’homme, dans une banlieue de Kosti. Il m’a donné à une famille, ses parents, sans que j’aie la moindre idée de l’arrangement entre eux, et j’ai immédiatement été mis au travail. Après trois jours malheureux, je leur ai demandé où mon voisin avait disparu, car il avait promis qu’il allait me renvoyer à ma famille. C’est alors qu’on m’a dit que je ne pourrais jamais rentrer à la maison, puisque, selon eux, je leur avais été offert en cadeau. Un «cadeau», Mesdames et Messieurs. Lorsque vous me regardez, voyez-vous un cadeau? Ai-je l’air d’un objet ou d’une marchandise? Je suis un être humain, une personne créée à l’image de Dieu. Cette simple vérité est niée par les djihadistes et les négriers qui continuent d’enlever et d’asservir les enfants au Soudan jusqu’à ce jour. »

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Simon a beaucoup milité pour ses compatriotes au Sud-Soudan, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou en Europe. «Le monde arabe tout entier était derrière la guerre au Soudan», dit-il. «Si vous regardez les objectifs de la guerre, la conversion forcée de Chrétiens était primordiale.» De concert avec d’autres Soudanais en exil, tels l’évêque catholique Macram Max Gassiss, Simon fait du lobby auprès du gouvernement américain, afin d’attirer l’attention sur la violation des droits fondamentaux des Sud-Soudanais, en commençant par le droit à la vie. Alors qu’un accord de paix négocié sous l’égide des États-Unis a calmé les choses à moyen terme, Simon déplore que «les injustices se perpétuent, les atrocités sont toujours commises, les crimes sont commis et le simple fait que la religion sert de parapluie pour ces crimes ne devrait pas nous remplir de peur et nous amener à nous enfuir de la réalité… Le régime soudanais à Khartoum interprète toute accusation d’esclavage au Sud-Soudan comme une conspiration anti-islamiste. Il faut dire qu’au Soudan, nous ne parlons pas seulement des droits de l’homme, mais d’atrocités flagrantes contre la vie humaine elle-même.»

Selon Simon, les dix prochains mois seront critiques: «Il est facile de s’en aller sans rien faire, de tourner le dos à cette situation. Or, les Sud-Soudanais ne devraient pas être privés de leur droit d’aller au ciel ou d’aller en enfer, autrement dit de s’auto-déterminer.»

À l’heure actuelle il est difficile évaluer le nombre d’esclaves au Soudan. Mais il y en a certainement beaucoup.
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