L’esclavage contemporain – V

Il y au moins a 29 millions d’esclaves à travers la planète – à l’heure actuelle, c’est à dire en ce début de l’année 2010! Certains blogues sur ce site ont déjà été consacrés à l’esclavage contemporain, surtout à l’esclavage par ascendance, un phénomène assez répandu dans le sud du Sahara ainsi que le Sahel. Radio-Canada m’a envoyé dans le Sahara il y a quelques années, pour y réaliser une série de documentaires. J’ai pris connaissance de cette forme de l’esclavage, à la fois en Mauritanie et dans le nord du Mali (Tombouctou, etc.).
Dans ce blogue, le défenseur mauritanien des droits de la personne Mohamed Yahya Ould Ciré explique le rôle de la femme esclave dans la société maure. Outre la Mauritanie, les Maures (les Arabes d’Afrique de l’Ouest) habitent au Sahara occidental, au nord du Mali, au nord du Niger, au Burkina Faso… Ancien diplomate mauritanien, Mohamed Yahya Ould Ciré vit aujourd’hui en exil, en Europe.

Mohamed Yahya Ould Ciré
1. Travaux domestiques
Dans les zones rurales, la femme esclave s’adonne aux travaux suivants :
- Elle cherche le bois de cuisine, prépare les repas, fait du Méchoui et du thé.
- Elle puise l’eau aux puits, dans les lacs, marécages…
- Elle se charge de l’abreuvage et du gardiennage des animaux.
- Elle trait les brebis, les chèvres et les chamelles.
La sédentarisation des Maures a permis une transposition des pratiques esclavagistes des zones rurales aux villes. Le Maure des zones rurales est le même que le Maure de la ville : paresseux, imbus de sa personne et détestant tout travail manuel.
L’esclave en ville devient chauffeur, mécanicien, maçon, vendeur dans des boutiques, charretier, vendeur d’eau, etc. au profit de son maître. La ville n’apporte aucun changement à la vie de l’esclave. Elle transforme certaines de ses tâches mais ne modifie pas leur dureté.

2. La production des esclaves
Du fait quelle procrée la femme esclave joue un rôle prépondérant dans la production des esclaves.
Elle n’a pas besoin d’être mariée. Le géniteur peut être n’importe qui : les maîtres d’esclaves, les parents du maître d’esclaves…
A un certain âge, voyant que la jeune esclave ne tombe pas enceinte, certaines tribus maures attachent la femme esclave, les jambes écartées, non loin d’une route. Les passants et les étrangers peuvent se servir. L’important est la procréation en vue d’augmenter le nombre d’esclaves. Voilà une société prétendument islamique, qui fait subir aux êtres humains des pratiques interdites par l’Islam. En effet, la prostitution des femmes esclaves est formellement interdite dans le Coran.
3. L’allaitement
La femme esclave allaite les enfants qu’elle a mis au monde afin qu’ils grandissent. A quatre ans, l’enfant esclave peut être utilisé dans l’agriculture (semences…), l’élevage (gardiennage des agneaux, des chevreaux, des veaux).
Leur montée en âge détermine les tâches auxquelles ils seront soumis.
4. L’allaitement des enfants du maître berbère ou arabe
Les femmes nobles n’allaitent pas. Dès que l’enfant est né, il est confié à une femme esclave qui le nourrit, l’habille et le nettoie…Pour les Maures, l’allaitement crée des «liens de parenté».
Ces liens de parenté issus de l’allaitement sont exploités par les maures en vue de se rapprocher de leurs esclaves. Les esclaves en sont fiers ( fruit du complexe d’infériorité ). Ces liens n’empêchent ni l’ exploitation, ni la vente, ni l’échange, ni le sévices que vivent les esclaves.

5. La satisfaction des besoins sexuels
Les rapports sexuels avec la femme esclave sont gratuits pour tous les maures en général. Le maître d’esclaves a sa ou ses femmes officielles. Puis à coté de celles-ci, toutes ses femmes esclaves avec lesquelles il a des rapports extra-conjugaux.
Les jeunes maures font leur première expérience sexuelle avec les femmes esclaves ou des jeunes filles esclaves.
Dans les campements maures, des jeunes maures forment des files indiennes devant des taudis habités par les esclaves. Chacun son tour chez le boucher.
Le jour, les femmes esclaves travaillent au bénéfice des maures. La nuit, au lieu de se reposer, les maures défilent pour satisfaire leurs besoins sexuels.
Quand les femmes maures apprennent que leurs maris fréquentent à leur insu des femmes esclaves, cela peut tourner au drame pour les femmes esclaves : on abîme le sexe de la femme esclave avec un fer chauffé ou alors on lui crève un œil. Parfois on la tue, alors qu’elle a été violée ou contrainte à des rapports sexuels non consentis. Les rapports dans l’esclavage ne sont jamais consentis.
6. La dot d’une femme esclave
Le maître de l’homme esclave négocie la dot auprès du maître de la femme esclave. Lorsque la dot est fixée, elle est remise au maître de la femme esclave. La femme esclave n’en bénéficie pas. Le seul bénéficiaire reste le maître de la femme esclave. Ainsi, à toutes les étapes de sa vie, la femme esclave est objet d’exploitation.

7. La fuite des femmes esclaves
Les pratiques esclavagistes impliquent nécessairement des sévices physiques et moraux. Ces sévices peuvent inciter l’esclave à la fuite pour se protéger et échapper aux mauvais traitements.
Les femmes esclaves fuient moins que les hommes esclaves à cause, en autres, de la garde des enfants et de la surveillance qui s’exerce sur elles.
Lorsque qu’une femme fuit, le maître d’esclave peut prétendre qu’elle est son épouse. La justice et l’administration mauritaniennes lui donnent raison, et ainsi le maître ne perd ni la femme esclave, ni les enfants esclaves.
Un système qui repose sur l’esclavage n’est ni juste, ni démocratique d’où cette citation de Victor Schoelcher: «La liberté d’un homme est une parcelle de la liberté universelle, vous ne pouvez toucher à l’une sans compromettre l’autre tout à la fois».
8. La vente des femmes esclaves
Les maîtres d’esclaves vendent rarement les femmes esclaves du fait des rôles importants qu’elles jouent dans le système esclavagiste. Il faut qu’une famille soit très pauvre pour s’adonner à la vente d’une ou des femmes esclaves.
C’est une déchéance sociale chez les Maures.
Les esclaves sont comparés «au mil contenu dans les bagages» (Izragh Idbëch). L’expression maure est la suivante : «Izragh Idbëch maoukoul ou melmoum», «le mil contenu dans les bagages, est mangé et bien caché».
Comme le mil, les esclaves sont exploités à fond et bien cachés pour que leur calvaire soit ignoré.
Mohamed Yahya Ould Ciré
Docteur en Sciences Politiques
Président de A.H.M.E.

INTERVIEW: Le devoir de révolte du Négro-mauritanien: MOHAMED YAHYA Ould CIRE: Ancien diplomate mauritanien
MOHAMED YAHYA Ould CIRE: Ancien diplomate mauritanien, diplômé de l’ENA de Mauritanie en 1976 (section diplomatie).
De 1976 à 1979 fonctionnaire au Ministère des Affaires Etrangères
de 1979 à 1980, conseiller à l’Ambassade de Mauritanie à Kinshasa (Zaïre),
de 1980 à 1986, conseiller à l’Ambassade de Mauritanie à Paris,
de 1986 à 1992, consul première classe au Consulat général de Mauritanie à Paris,
de 1992 à 1998, consul général de Mauritanie en Guinée Bissau.
Membre fondateur d’El HOR (Organisation pour la libération et l’émancipation des Haratine), et président de AHME (Association des Haratine de Mauritanie en Europe).
En 2006, soutenance d’une thèse en science politique à Paris II intitulée: L’abolition de l’esclavage en Mauritanie et les difficultés de son application. Vous avez été admis au grade de docteur en science politique avec mention très honorable.
Le devoir de révolte du négro-mauritanien par MOHAMED YAHYA Ould CIRE: Ancien diplomate mauritanien
1. OCVIDH. Comment définissez-vous la communauté Haratine, si on considère la diaspora sénégalaise qui a rejoint la Mauritanie dont beaucoup ne parlent ni la langue arabe et ne possède pas la culture arabo-berbère.
Ould Ciré: La communauté haratine se définit ainsi qu’il suit: elle est d’origine négro-africaine, de culture arabo-berbère, même si une partie de sa diaspora ne parle pas le hassania (langue dérivée de l’arabe que parlent les maures). Ce qui unit les membres de la communauté haratine, c’est le fait d’avoir vécu l’esclavage maure, soit directement, soit par ascendance.
Les sévices qui accompagnent l’esclavage ont conduit beaucoup d’esclaves à fuir leurs maîtres et se sont réfugiés soit au Sud de la Mauritanie, au Sénégal, au Mali, etc. Ces groupes ont adopté la culture des ethnies négro-africaines dans lesquelles ils vivaient ou vivent encore. La rupture avec sa communauté d’origine, à savoir négro-africaine, où la personne ne sait plus à quelle ethnie elle appartient constitue un élément aussi important.
Le groupe haratine se compose d’Affranchis (Haratine) et d’Abid (esclaves). Ce qui caractérise cette communauté dans son ensemble est le fait d’être sous la domination de la communauté maure. Pour accéder à la liberté et à l’égalité, le combat contre l’esclavage et le racisme devient un élément dans la conduite des Haratine L’issue de ce combat sera déterminante dans le futur de cette communauté et de la Mauritanie.
2. OCVIDH. Qu’est-ce que le mouvement EL HOR ?, Pourquoi aviez-vous besoin de fonder AHME, cela ne cacherait-il pas un peu la vocation du mouvement fondateur de libération, ou y aurait-il des contradictions entre les prises de positions personnelles des fondateurs du mouvement EL HOR ?
Ould Ciré: EL HOR est une organisation de libération et d’Emancipation des Haratine, je suis un membre fondateur en 1974 du premier noyau de cette organisation. Dans ce noyau, il y avait Bilal ould Werzeg, Abdarahmane ould Mahmoud, Ahmed Salem Ould Demba, Amar Ould Deina etc.
La restructuration de 1978 a été faite à partir de ce premier noyau. Toute autre version de la naissance d’El Hor est fausse.
L’objectif principal était et reste la libération de la communauté haratine.
Malheureusement, cette organisation n’a pas pu remplir cette tache car elle a été infiltrée par l’Etat mauritanien qui l’a scindée en plusieurs fractions en 1986, 1991, etc. Depuis 1980, cette organisation ne fonctionne plus. Il y a beaucoup de militants qui travaillent, qui font vivre l’esprit d’El Hor, mais la direction n’existe plus, et les activités politiques sont suspendues. Par conséquent l’idée survit, mais il n’y aucune structure qui prenne en charge la problématique posée à l’origine.
Cet échec a suscité la création de SOS-Esclaves en 1995 qui est basée en Mauritanie, et qui lutte sur le front interne.
Au front extérieur, j’ai créé avec d’autres, l’Association des Haratine de Mauritanie en Europe (AHME) qui possède un journal dénommé «Le Cri du Hartani», un site http://www.haratine.com et un forum (haratine.yahoogrou pes). AHME contribue comme d’autres organisations à faire connaître la question de l’esclavage et à exercer des pressions en vue de l’abolition de ce phénomène social.
Dès l’instant où l’Etat mauritanien a pu récupérer certains dirigeants d’El Hor, de première heure ou de seconde heure, on est placé devant un choix, soit renoncer à la libération des Haratine, soit contourner les obstacles et créer d’autres structures qui vont continuer le combat.
3. OCVIDH. A vous entendre, les conditions que vous dénoncez et qui ont motivé votre départ de la Mauritanie sont terriblement d’actualité, et diversement prises en charge par les différents partis et associations. La dispersion des organisations ne faiblit-il pas l’ensemble du mouvement de revendication et de lutte des Négro-mauritaniens?
Ould Ciré: J’ai réglé trois questions liées à l’esclavage en Guinée-Bissau, en vertu de l’ordonnance du 9 novembre 1981, et ce, en faveur des victimes. Suite au règlement de la première affaire en 1994, le secrétaire général Khattry ould Jiddou m’avait demandé, de renoncer à cette libération. J’ai continué à régler les problèmes suivant leur arrivée. Ce sont là les premiers problèmes que j’ai eus avec le ministère des Affaires étrangères et de la coopération de Mauritanie.
Voyant que je ne renonçais pas à mes convictions et à l’application de l’ordonnance abolissant l’esclavage, le Ministère a cherché à me discréditer en m’impliquant dans une affaire de détournement de deniers publics. La question de Sidi Fall avait déjà débuté et m’a alerté sur la volonté de l’Etat maure et de la féodalité de frapper sur tout hartani qui ne respecterait pas l’ordre établi.
L’abolition de l’esclavage est notre objectif principal. Tant que cet objectif n’a pas été atteint, la lutte doit continuer afin d’y parvenir.
La multiplicité des organisations prenant en charge la question de l’esclavage et du racisme ne me choque pas, elle est même positive si toutes les forces convergent vers le même but, à savoir l’abolition effective et de l’esclavage et du racisme. On peut prendre en exemple l’Inde où plusieurs partis politiques dirigés par les victimes de l’esclavage, ont pris en charge la question des «intouchables» (esclaves), et qui ont abouti à une discrimination positive à leur faveur et à une participation importante sur le plan politique.
Par contre le problème se pose lorsque certaines organisations s’inscrivent dans une autre optique qui est celle de retarder ou d’empêcher l’aboutissement de la lutte. Dans ce cas, il nous revient de les débusquer et de les dénoncer.
4. OCVIDH. En réalité, en parlant de dispersion, nous pensions que d’une certaine manière que l’esclavage des Haratine converge avec la discrimination de l’ensemble des Noirs. Si on observe le paysage politique et associatif où les Haratine occupent des postes dans les différents échelons politiques et sociaux, et n’ont plus rien à envier aux autres composantes noires de la Mauritanie.
Ould Ciré: Toutes les composantes négro-africaines de Mauritanie sont victimes du racisme. Cependant, je ne partage l’idée qu’elles soient toutes logées à la même enseigne par rapport à l’esclavage. D’abord, les esclaves (Abid) sont réduits à la servitude et n’ont aucun droit, ni politique, ni juridique, ni social, etc. Ensuite, les Haratine sont aussi une autre forme de gestion de l’esclavage par les Maures qui leur coûte moins cher et qui leur rapporte beaucoup. En effet, les Haratine bénéficient d’une relative «liberté» par rapport à leurs anciens maîtres, mais ils continuent à être exploités à distance, et privés de leurs droits politiques et juridiques. Ils peuvent être déshérités, votent selon les instructions de leurs anciens maîtres, et vivent donc une soumission qui n’est en rien différente de celle des Esclaves.
Enfin, les esclaves et les Haratine forment une communauté importante en Mauritanie (45% de la population) qui est à la fois victime et de l’esclavage et du racisme. Abraham Lincoln dit : «Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien au monde n’est mauvais». Christian Delacampagne définit le racisme comme «la haine de l’Autre». Aucune communauté en Mauritanie n’est, à la fois, victime dans sa totalité et de l’esclavage et du racisme.
Les postes octroyés aux Haratine aujourd’hui, s’inscrivent dans une stratégie de continuité de l’esclavage.
Une grande partie des négro-mauritaniens n’est pas victime de l’esclavage. Ceci les différencie avec l’ensemble de la communauté haratine qui est effectivement victime de l’esclavage.
Prenons l’instruction comme second exemple. Les Haratine sont dans leur grande majorité ignorants, alors que l’instruction est plus répandue dans la communauté négro-mauritanienne. Les premières écoles françaises ouvertes en Mauritanie étaient celle de Kaédi en 1905 et celle de Boghé en 1912. Or, sauf exception, l’école était interdite aux esclaves et Haratine jusqu’en 1946.
5. OCVIDH. Sur la question précise de l’esclavage, le discours officiel parle de séquelles de l’esclavage et n’hésite pas à faire le parallèle avec le système de castes chez les communautés noires, puisque vous êtes parfaitement averti de la réaction d’une frange de la communauté Soninké contre la nomination de M. Timéra Boubou par Maawiyya, et M. Diarra Idriss par le général ould Abdel Aziz, pour le fait vraisemblable que ces deux personnages étaient des esclaves selon le système de caste historique chez les soninkés.
Ould Ciré: La thèse des séquelles de l’esclavage est une forme de camouflage politique. Elle est une négation de l’esclavage. Elle permet de l’évoquer, tout en s’abstenant de lutter contre les conséquences qui en découlent.
Dans la communauté négro-mauritanienne, il y a à la fois l’esclavage et le système des castes. Les castés ne sont pas des esclaves, mais privés d’un certain nombre de droits. Or, les esclaves sont réellement asservis même si l’esclavage dans la communauté négro-mauritanienne diffère sur plusieurs points de l’esclavage maure (par l’ampleur, l’exploitation et les sévices). Ce qui rapproche l’esclave négro-mauritanien de l’esclave maure, c’est la question du statut. Il s’agit de l’inégalité de fait entre les maîtres et les esclaves qui repose sur des statuts différents. Le maître n’est pas l’égal de l’esclave, il est supérieur à celui-ci. L’esclave appartient au maître (Aristote).
Pour une question de cohérence, on ne peut pas lutter contre l’esclavage maure sans lutter contre l’esclavage négro-mauritanien. L’efficacité de la lutte contre l’esclavage nous incite à prendre en compte les deux formes d’esclavage, maure et négro-mauritanien. Les deux féodalités, maures et négro-mauritanienne, sont des alliées politiques. Elles votent pour le même camp politique, et défendent des intérêts politiques, économiques communs.
Le cas de Timéra Boubou est un cas éloquent. La féodalité soninké s’est opposée à sa nomination auprès de ould Taya qui a accédé à sa requête. Par conséquent-, si on arrive à abolir l’esclavage maure sans s’attaquer à l’esclavage négro-mauritanien, le problème reste entier.
Les castés ressemblent beaucoup aux haratine. Ils ne sont plus esclaves, mais restent exclus de la propriété terrienne, de postes politiques traditionnels (chefferies) , et des postes politiques au niveau de l’Etat.
6. OCVIDH. Ce qui nous semble la pire affaire est le reproche fait par certains négro-mauritaniens de la participation des Haratines aux massacres et déportations des autres noirs lors des évènements de 1989. Qu’en pensez-vous ?
Ould Ciré: Les événements de 1989 sont regrettables. Ils ont causé beaucoup de tort à la communauté négro-africaine de Mauritanie (négro-mauritaniens et Haratine).
Depuis 1983, création des FLAM, l’Etat mauritanien avait comme ennemi principal la communauté négro-mauritanienne. Les nationalistes arabes et berbères voulaient par le biais de l’Etat régler leur compte à cette communauté. Comme 1966, 1979, une partie des haratine a été utilisée par les Maures dans leur combat politique contre la communauté négro-mauritanienne. Pour mobiliser la communauté haratine, plusieurs arguments ont été mis en relief. D’abord, on leur a fait croire que les haratine au Sénégal ont été attaqués et massacrés par des sénégalais et des négro-mauritaniens. Ce discours a pu convaincre une partie des haratine. Ensuite, la domination par l’esclavage a joué un rôle important. Les esclaves sont soumis à leurs maîtres et exécutent leurs ordres. Aucune communauté en Mauritanie n’est aussi vulnérable que la communauté haratine. Ceci s’explique par l’esclavage et ses conséquences qui sont la pauvreté, l’aliénation mentale, la dépendance psychologique, etc.
Le climat était tel qu’on obligeait n’importe quel individu, qu’il s’agisse des haratine ou des négro-mauritaniens à participer au lynchage et aux massacres en vue de prouver sa «mauritanité».
Croire que les haratine sont allés massacrer les autres noirs de leur propre chef, c’est méconnaître la réalité de leur conditionnement, leur asservissement, et les différentes manipulations dont ils sont l’objet.
L’Etat a affrété des camions en vue d’aller ramasser les haratine, y compris à l’intérieur du pays, dans le but d’exécuter cette sale besogne. Les nationalistes arabes, (baathistes et nasséristes) encadraient des groupes de haratine pour les lancer sur leurs frères négro-mauritaniens, et même leur indiquaient les maisons à attaquer et à piller.
La participation des Haratine aux massacres est un fait. Des militaires haratine ont participé aux tortures. Nous connaissons le Colonel Mohamed Ould Boilil, le capitaine Ely Ould Dah. Les Flam, l’Ocvidh … possèdent une documentation en la matière.
Des fonctionnaires civils ont eu leur part de responsabilité. Il s’agit de Oumar Ould Awbeck (dit Oumar Fall) ancien secrétaire général du Ministère de l’Intérieur, Alioune Ould Awbeck, ancien maire de Tekane. Ces deux personnes ont terrorisé les négro-mauritaniens de la commune de Tékane en 1989-90. Ils ont déporté, expulsé beaucoup de Hal pular en pillant leurs biens et en confisquant leur bétail. Ces exactions étaient commises contre des gens connus par les auteurs des faits et souvent choisis parce que détenteurs de biens. Ces faits sont connus à Tékane et dans la communauté Oulad Aïd.
Malgré cette situation, les haratine structurés au plan politique ne sont pas restés inactifs. Les nuits de massacre en avril, des éléments d’El Hor ont formé des comités qui allaient devant les groupes de haratine, encadrés par les forces de l’ordre et par les nationalistes maures, pour les arrêter, et les convaincre de cesser les massacres. Certains membres d’El Hor ont été blessés au cours de ces opérations parce que les nationalistes arabes et berbères ont pu facilement retourner les haratine contre eux, en leur disant que leurs interlocuteurs étaient des négro-mauritaniens qui maîtrisaient le hassania.
En 1989, certains de ces blessés ont été soignés à Paris. J’en étais témoin oculaire car je me trouvais au consulat de Mauritanie à Paris. Un des parents de Boïdiel ould Houmeid, ancien ministre et membre d’El Hor, en faisait partie.
Des peulhs expulsés au Sénégal de Keur Macéne (région du Trarza), ont été ramenés en Mauritanie sur intervention de Boïdiel ould Houmeid. Aussi, certains dirigeants d’El Hor ont dénoncé publiquement ces massacres.
Les actions individuelles des Haratine sont nombreuses. On peut citer le cas du lieutenant de gendarmerie, Abdallahi ould Youssouf, membre de la tribu Oulad Aïd du Trarza : «Ensuite, le Commandant de la Compagnie de Gendarmerie, M. Ahmed Ould Youssouf de la Commune de Tekane qui devait être décoré par les ONG des droits de l’homme, m’a aidé à envoyer ces gens en pleine nuit à Cheikh Oulb Beid pour les mettre sous mandat de dépôt afin de les surveiller et c’était tout un plan pour éviter à ces gens innocents, la mort.» Témoignage n°119 (www.haratine. com) de Isselmou ould Abdel Khader, ancien gouverneur et ancien ministre.
L’écrasante majorité des Haratine n’a pas participé aux massacres, soit par acquis de conscience ou pour d’autres raisons.
L’histoire des événements de 1989 est à écrire du côté de la Mauritanie, du Sénégal et du Mali
Les Haratine ont été quintuplement victimes du conflit de 1989.
Premièrement, ils ont été utilisés en Mauritanie par les Maures, dans l’unique intérêt des Maures (dénégrification de la Mauritanie). Ensuite, les biens récupérés (maisons, bétail, terres… ) reviennent aux Maures.
Deuxièmement, certains haratine ont été déporté avec les négro-mauritaniens. Il fallait pour les forces de l’ordre, justifier leurs appartenances tribales maures ou maitriser le Hassania. Sinon les victimes étaient expulsées.
Troisièmement, le retour du balancier au Sénégal contre les Haratine a été redoutable. En effet, une partie des sénégalais et des négro-mauritaniens s’est bien vengée au Sénégal. Beaucoup de Haratine ont été tués. Un sénégalais m’a affirmé que l’avenue Bourguiba à Dakar (Sénégal ) était rouge du sang des Haratine et jonchée de cadavres. Un autre sénégalais m’a dit qu’il a appartenu à des groupes formés au bord du fleuve Sénégal (côté sénégalais) où on attendait les Maures et les Haratine en fuite vers la Mauritanie. Ils étaient ainsi dépouillés de leurs biens et tués. Il a utilisé l’expression suivante «Nous étions fatigués de tuer et beaucoup d’entre nous se sont enrichis».
Quatrièmement, les Négro-mauritaniens qui ont perdu leurs biens en Mauritanie ne sont pas restés les bras croisés. Pendant plusieurs mois de l’année 1989 voire plus, ils ont attaqué des villages, des campements en vue de récupérer leurs biens et de se venger.
Qui étaient l’objet des attaques? Ce sont des Haratine parce que ce sont eux, qui traditionnellement, cultivent les champs maures dans la vallée du fleuve. Ce sont également eux qui ont été mis par l’Etat et les Maures dans les villages appartenant aux Négro-mauritaniens et desquels ils ont été chassés. Je signale la mort en 1989 de Hmeïd Ould Babacar (tribu Oulad Aïd) tué par trois peulhs qui ont pris les 50 bovins qu’il surveillait.
Cinquièmement, les haratine qui ont fui l’esclavage au XIXème et XXème siècle pour se réfugier au Sénégal, devenus sénégalais, ont été dépossédés de leurs biens, parfois tués et reconduits en Mauritanie. Ils ont ainsi retrouvé leur anciens maîtres qu’ils avaient quittés. De nouveau, ils sont réduits à l’esclavage.
D’où l’expression de Fall Moctar: «Départ du fait de l’esclavage et retour du fait de l’esclavage». Fall Moctar est né au Sénégal ainsi que sa famille qui avait la nationalité sénégalaise.
Sa famille a été contrainte à revenir en Mauritanie (Article n°11 in site http://www.haratine.com).
7. OCVIDH. Nous ne pouvons pas faire table rase de tant d’horreurs commises par les Maures à l’endroit des Noirs mauritaniens, toutefois la junte militaire putschiste au pouvoir voudrait clore trop de dossiers avec la fin déclarée du rapatriement des réfugiés fin décembre 2009, alors que des expulsés à l’intérieur des villes du Sénégal et du Mali, des réfugiés à travers le monde revendiquent leur retour en Mauritanie.
Ould Ciré: Tant que le système esclavagiste et d’apartheid persiste, les négro-africains de Mauritanie sont tous des réfugiés, qu’il s’agisse des déportés de 1989 et suites, ou des réfugiés politiques qui sont à l’extérieur, ou des haratine réduits à l’esclavage à l’intérieur du pays.
La question des déportés n’est pas seulement le retour au pays, elle est plutôt comment avoir ses droits une fois de retour? Ont-ils eu leurs terres de cultures, leurs villages, leurs maisons, leurs biens et animaux spoliés? Cela suppose une concession importante de la part de l’Etat et de la féodalité maure, ce qui est loin d’être une réalité.
Par rapport aux réfugiés politiques, leur combat est l’abolition effective de l’esclavage et du racisme. Or, cet objectif ne peut être atteint qu’avec la défaite de l’Etat et la féodalité maures. La recherche de cet objectif nous conduit à rester des réfugiés.
Concernant les Haratine, tant que l’esclavage n’a pas été aboli d’une manière effective et réelle, ils sont pires que les réfugiés parce qu’ils sont exclus de tout.
S’agissant des négro-mauritaniens qui sont à l’intérieur, ils sont victimes du racisme, et le demeureront tant que le système en vigueur perdurera.
L’intérêt politique de la junte est de clore le dossier du passif humanitaire pour sa crédibilité extérieure et pour s’attirer la sympathie d’une partie de la communauté négro-mauritanienne. Mais les dossiers de fond ne seront jamais abordés : le jugement des criminels, les nombreux charniers attestés y compris par des maures, le partage du pouvoir entre les différentes communautés…
8. OCVIDH. Reconnaissez-vous la légitimité de l’actuel pouvoir en Mauritanie?
Ould Ciré: Je ne reconnais pas la légitimité de l’actuel pouvoir, non pas tant par rapport aux élections décriées et qui sont contestables, mais par le système qu’il représente, à savoir la domination maure sur la communauté négro-africaine de Mauritanie. Cette domination à elle seule délégitime tout pouvoir basé sur le racisme et l’esclavage. Il y a une continuité entre tous les régimes depuis 1960 qui repose sur l’asservissement et l’exclusion des Haratine, et sur la marginalisation de la communauté négro-mauritanienne.
9. OCVIDH. S’il vous le demandait, dialogueriez-vous avec lui pour la résolution des problèmes liés à l’esclavage et au passif humanitaire?
Ould Ciré: Le système politique en Mauritanie n’est ni républicain, ni démocratique. Les valeurs républicaines supposent l’égalité en droit entre les citoyens. Or, les Haratine ne sont pas des citoyens. L’esclave n’est pas l’égal du maître, le Hartani aussi.
La démocratie est un système où tous les citoyens participent à la gestion du pays et au choix de leurs représentants. Les Abid et les Haratine sont exclus de la participation aux élections et de la gestion du pays. Leur participation aux élections est acceptée uniquement lorsqu’elle est au bénéfice des Maures.
Le système mauritanien est une théocratie, à caractère esclavagiste, tribaliste et raciste.
Aujourd’hui, les Maures ne sont pas acculés au point de faire des concessions politiques en vue d’un partage du pouvoir.
Par conséquent, l’idée même du dialogue avec le système en place, compte tenu de nos objectifs, abolition de l’esclavage et du racisme, me paraît absurde.
Enfants allaités, femmes gavées, tentes dressées, puits, maisons et palmeraies entretenus, champs cultivés, bétail gardé, la traite et la cuisine assurées, caravanes conduites, thé servi, mendiants, fous et marabouts nourris, marchandises chargées et déchargées, commerces florissants, élus reconduits dans leur circonscription, cimetières surveillés et morts enterrés, tout ceci est fait aujourd’hui par les Abid et les Haratine au bénéfice des Maures. Pourquoi voulez-vous que les Maures fassent des concessions majeures?
Une personne, un groupe, une société… ne renonce à un acquis que lorsque les pertes subies sont plus importantes que le gain. Tel n’est pas le cas.
Je rappelle que l’ANC en Afrique du Sud a été créé en 1912 et a lutté pendant 82 ans (1994). El Hor a été crée en 1974 soit depuis 36 ans. La lutte doit continuer.
10. OCVIDH. Votre dernier mot aux internautes du site : http://www.ocvidh.org
Ould Ciré. Mon dernier mot s’adresse d’abord aux internautes de votre site et ensuite à ceux du nôtre ainsi qu’à toutes les victimes du système politique en Mauritanie.
Je veux leur affirmer que je fonde beaucoup d’espoir dans l’unité des négro-africains de Mauritanie (Négro-mauritaniens et Haratine). L’issue de notre combat contre le racisme et l’esclavage en dépend. Dans ce domaine, ils peuvent constituer une avant-garde de ce combat.
L’affaire Biram Ould Dah Ould Abeid m’a révélé la direction de l’OCVIDH. Leur réaction a été rapide et efficace. Je remercie l’ensemble de la direction et à travers elle, tous les membres et sympathisants de l’OCVIDH.
Entretien réalisé par FALL Moctar
Porte parole OCVIDH.
LEXIQUE:
Haratine: terme générique qui désigne les esclaves et les affranchis du système esclavagiste maure.
Négro-mauritaniens: Les ethnies peulh, soninké et wolof en Mauritanie.
Négro-africains: Les noirs du monde (en Afrique et dans la diaspora).
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Oumoulkheir Mint Yarba, esclave en 2010 (Recit de Sos Esclaves)
04/03/2010
Je m’appelle Oumoulkheir Mint Yarba. Mon père se nomme Yarba..Ma mère Selek’ha Mint Yarg. Je suis née vers 1965 à Guelb Heboul relevant de la Wilaya d’Adrar. Mon père vit toujours. Il a passé une bonne partie de ses années chez les maîtres Ehel Ahmed El Houda, une famille des Oulad Ammoni qui réside à Tiberguent…
…aux environs d’Akjoujt. Ensuite, il est passé chez la famille d’Ehel Kerkoub de la tribu Oulad Ghaylane, au compte de qui il travaille encore.
Mon père a épousé l’esclave d’Ehel Kerkoub du nom de Teslem ; de cette union est née une fille qui serait aujourd’hui mère d’un enfant. La dernière fois que j’ai vu mon père, j’étais très petite encore.
Ma maman est décédée depuis longtemps, je ne l’ai pas connue. Je n’en ai aucun souvenir.
J’ai deux frères, l’un se nomme M’Bareck Ould Mahmoud et l’autre Ben’Ich Ould Selek’Ha. Je suis mère de cinq enfants dont trois filles et deux garçons. Les filles s’appellent, respectivement, Selek’ha Mint Oumoulkheîr, âgée de quinze ans environs, Mbarka Mint Oumoulkheîr de douze ans à peu près et Fatma dite Kounadi Mint Oumoulkheîr, dix ans. Quant aux garçons, il s’agit de Yarba Ould Oumoulkheîr, âgé de cinq ans et Ben’Ich d’une année et demi environ.
A la question : « où se trouvait Oumoulkheîr depuis qu’elle a commencé à percevoir les choses ? », elle réponds :
- J’étais chez Ehel Boulemsak de Smamna, une fraction des Oulad Ghaylane. J’étais esclave de la famille d’Abdallahi Ould Boulemsak, et dépendais, de son plus jeune fils, Mohamed Ould Abdallahi. Notre frère aîné, Mbareck Ould Mahmoud m’a un jour révélé comment, mon jeune frère, Ben’Ich et moi, nous sommes devenus ou plutôt nés esclaves des Ehel Boulemsak ; il m’a appris que bien avant ma naissance, notre mère Selek’ha Mint Yarg était esclave de Rajel Ould Aoueïneni qui l’a vendue à Abdallahi Ould Boulemsak père de Mohamed Ould Abdallahi. Notre servilité auprès de cette famille remontait donc à un acte de vente.
Je suis, jusqu’ici, l’esclave de cette famille qui m’a vue naître et éduquée ainsi. Depuis mon jeune âge, je lavais la lessive, expédiais les commissions, c’est-à-dire « r’soul » à la demande des maîtres, apportais le bois mort, préparais le thé, gardais le croît des animaux, les attachais et les détachais, pilais le mil dans le mortier et assurait la cuisson des aliments.
Lorsque j’ai grandi, j’étais chargée de garder les caprins, les ovins et les camelins. L’on m’avait astreinte à mener les bêtes aux points d’eau pour les abreuver. Il fallait, pour cela, procéder moi-même à l’exore de puits profonds et c’est un travail pénible. Au retour, j’étais contrainte, malgré la fatigue, de m’occuper de la corvée de ménage. Quand j’ai fini, je commence à traire les caprins et les chamelles. Chaque matin, à l’aube, je recommence les mêmes activités et cela doit continuer jusqu’à très tard dans la nuit. Mes enfants et moi, nous mangions, le plus souvent, que les reliefs des repas s’il y en a. Sinon, nous restions à jeun. C’est cela ma vie et celle des miens.
Le plus difficile que j’ai eu à endurer sous le joug de Mohamed Ould Abdallahi Ould Boulemsak et sa famille est d’avoir gardé les animaux alors que j’étais en état de grossesse. La corvée se poursuivait jusqu’au jour de mon accouchement. Je devais porter le nouveau né et suivre le bétail comme d’accoutumée. Je n’oublierai jamais le jour où l’on m’arracha ma petite fille Oumoul Barka et contraignit à l’abandonner au profit de surveillance du troupeau. Mon enfant avait un an ; à peine se déplaçait-elle à quatre pattes.
Pour mes maîtres, ce jour-ci, il y avait, dans le troupeau, la priorité de quelques femelles qui allaient probablement mettre bas. Je devais avoir les mains et le dos libres pour rapporter les petits à naître. Le soir, au retour, j’ai retrouvé ma petite fille morte, cadavre dans les sables, les yeux ouverts, envahis par les fourmis. Ma demande d’assistance pour l’enterrer n’a rencontré que silence et mépris total. La famille des maîtres ne daigna même pas se soucier de l’insistance de leur mère Fatma Mint Bouderbala, pour m’aider à la sépulture. C’est elle, enfin, qui vint à moi et m’ordonnera de mettre le petit corps dans un morceau de tissu puis m’accompagna au cimetière. Arrivée sur place, c’est moi-même qui ai creusé le trou et enseveli mon enfant. Chez les maîtres je n’avais d’autres consolations que mes larmes. J’ai beaucoup pleuré et ma fille et ma condition. Au lieu de comprendre mon désarroi, l’on m’ordonna de me taire sinon l’on me ferait subir ce que je ne pourrais jamais supporter.
Interrogée sur le salaire qu’elle percevait pour son travail, Oumoukheïr répond que l’esclave ne reçoit, de ses maitres, aucune rémunération.
- Je n’ai pas de logement, aucun. Et pour demeure, je n’avais qu’un abri à l’emporte-pièce, un assemblage de simples haillons (« Devya »). Je devais me contenter d’une vielle couverture et d’un vieux drap et cela pour toutes les saisons.
Mes maîtres ne m’offrent pas d’habits ni à mess enfants. On ne nous donnait que leurs vêtements usés. En revanche, il nous arrivait, mes enfants et moi, de recevoir quelque charité, notamment de la part des voisins. Au sujet des chaussures, les maîtres nous en achetaient parfois, mais jamais à mes enfants. Les pauvres marchaient pieds nus. Mes gamins et moi, subissions des châtiments corporels de la part de Mohamed Ould Abdallahi qui n’hésitait pas à me piétiner moi-même, devant eux. Il me frappait avec des branches d’épineux. Les stigmates en sont, encore, visibles sur mon dos.
A la question de savoir si elle ou ses enfants allaient a l’école publique ou coranique, Oumoulkheïr hausse les épaules et précise : Je ne récite pas « El Fatiha ». Ni moi ni mes enfants n’avons connu des moments de loisirs, encore moins des sorties en guise de divertissement. Nous ne connaissons rien d’autre que le travail, exclusivement.
Je ne me suis jamais mariée. Dès la première proposition, je m’en étais confiée à la mère des Boulemsak ; selon elle, mes maitres ne me permettrons jamais de me marier et je serais battue ainsi que le demandeur s’ils venaient a apprendre tout cela. Je n’ai jamais reçu une quelconque aide de la part de l’Etat. Ni mes enfants, ni moi ne détenons de pièces d’Etat civil ; je n’ai jamais voté. Telle est ma vie chez Ehel Boulemsak.
Un jour, alors que j’étais chez Ehel Boulemsak, une voiture de la gendarmerie est venue me transporter vers Mboirick des Ideghchemma à Yaghref, plus précisément l’ilot appelé Guediwar qui relève d’Aïn Ehel Taya, Moughataa d’Atar, région de l’Adrar.
A cette occasion, Ehel Boulemsak m’ont donné six têtes de caprins ce qu’ils n’ont jamais fait ; c’était pour moi une grande surprise. Depuis ma naissance, je n’ai jamais été dotée d’un bien quelconque. Les bêtes, m’ont été remises seulement, à l’arrivé des gendarmes, avec un pagne, une marmite, deux assiettes et un coussin. Je le compris plus tard, il fallait ainsi dissimiler ma vraie condition d’esclave. A mon arrivé, j’ai rencontré Vouyah Ould Mayouf lequel m’apprend que l’organisation « Akhouk El Hartani » (ton frère Hartani) a porté plainte, en ma faveur, auprès des autorités.
Le cas a été révélé en 2007, pendant les journées de sensibilisations sur la loi criminalisant l’esclavage organisées en Adrar ; lors du meeting d’Atar, le représentant de SOS Esclaves a exposé la situation de Oumoulkheïr ; il a été démenti par les autorités locales et, immédiatement, la gendarmerie a dépêché des agents sur place, pour séparer Oumoulkheir des Ehel Boulemsak, ses maitres.
Un jour, après avoir passé environ un mois et dix jours chez Mboîrick d’Ideghchemma, Ben’Ich, mon frère, encore exploité par Vouyah Ould Maayouf sans contrepartie, me rendit visite. Il était accompagné de son maître, un célèbre officier de l’armée. Ce dernier m’emmena chez lui. Avec la complicité de mon frère, il fit de moi et mes enfants, des esclaves, à nouveau. Avec lui, j’ai enduré plus de souffrance qu’auparavant. Son exploitation ne s’est pas arrêtée à moi seule. Elle s’est étendue à mes enfants ; eux aussi ont été réduits en esclaves. Chez lui, j’ai alors recommencé à garder et à faire abreuver les caprins, les camelins et les ovins, piler le mil et préparer le repas. Je faisais tout à la main. Il me frappait durement, beaucoup plus que la famille Ehel Boulemsak. Chaque fois que je n’exécutais pas une tâche, Vouyah me molestait ; parfois, me terroriser, il tirait des balles au dessus de ma tête. Un jour, il a voulu même me tuer ainsi. Je ne dois mon salut qu’à sa sœur, laquelle m’a sauvée. Elle s’est interposée entre lui et moi, la supplié, au nom de Dieu et son Prophète, de ne pas me tuer. Si je vis encore, aujourd’hui, c’est bien grâce à sa cette femme.
Un jour, Vouyah est venu m’annoncer qu’il va épouser ma fille afin d’être plus proche, de pouvoir me serrer la main, grâce a cette union. Quelque temps après, il est venu me dire que ma fille Selek’ha est devenue son épouse. Qui a célébré le mariage, quand et ou ? Je n’ai pas reçu sa dot, encore moins un papier attestant l’union. Il m’a ordonné de l’embellir et de la lui amener dans sa tente « Gueïtoun ». Les habits que porta ce soir-là ma fille provenaient de la charité par les autres voisins. Ma fille passait la nuit avec lui jusqu’au matin et revenait me voir. Cela a duré jusqu’à sa grossesse. C’est en ce moment que son épouse « légitime » apprit la nouvelle par l’intermédiaire de Fatma dite Kounadi, la sœur de Selek’ha. Interrogée par l’épouse de Vouyah Ould Maayouf, Kounadi rétorqua que Selek’ha passait la nuit avec Vouyah. Informé, il est venu me voir pour me dire qu’il répudie ma fille. Or, ceci c’est révélé faux car il continuait à abuser d’elle. Quand il apprit que Selek’ha était en état de grossesse, il a voulu la marier à un berger appelé Youba, esclave des Lech’yakh ; ainsi, Vouyah souhaitait se soustraire à sa paternité. Cependant, Youba refusa car, il s’est rendu compte que Selek’ha portait un enfant naturel. Après, Vouyah a commencé à nous gronder et nous injurier sous prétexte que nous travaillions mal…
Un jour, il nous appela, Selek’ha et moi et nous mit à bord d’une voiture roulant à une vitesse vertigineuse sur une déviation; Nous avons été exposées à toutes les secousses imaginables ; cela avait suscité un grand malaise à Selek’ha et des douleurs atroces, l’a rendue malade et entrainé son avortement dans l’hopital d’Atar.
Vouyah m’utilisait toutes les fois qu’il avait besoin de moi et me ramenait au village pour m’y abandonner quand je n’étais plus utile. Ainsi, se comportait-il avec moi. Cette fois-ci, le 7 février au soir, lorsqu’il est venu me prendre, alors que j’étais dans le champ, j’ai refusé de partir avec lui. Alors, il a embarqué mes enfants dans sa voiture. Le lendemain mon frère Mbareck Ould Mahmoud s’est adressé à des éléments de SOS-Esclaves qui sont venus me voir et m’ont conduite à la mairie de Aïn Ehl Taya le 9 février; le maire informa le Hakem de la Moughataa d’Atar.
Ce dernier ordonne à la commune de m’envoyer à la gendarmerie de Rass Tarf. Arrivée, le chef de brigade dénommé Ahmeda Ould Hamdinou vint me voir et renvoya les éléments de SOS-Esclaves qui m’accompagnaient. Il me demanda ce que je voulais ; je lui répondis que je voulais mes enfants et mes têtes de caprin. Il m’objecta: Vouyah est notre supérieur et nous ne pouvons rien. Il me redemanda ce que je cherchais, je lui ai répondu que je voulais avoir mes enfants et me proposa d’aller chez Vouyah pour le supplier car, tu es de la tribu des Oulad Ghaylane qui sont ses oncles. S’il répond favorablement, c’est bien sinon, reviens nous voir… Nous interviendrons. J’ai répondu ne pas oser venir le voir parce que je crains qu’il me tue par balles. Le gendarme me proposa une voiture pour me ramener au village. J’ai refusé d’y retourner de crainte que Vouyah ne passe me voir, préférant descendre à Ain Ehl Taya. Finalement, l’on me conduisit à Atar ou le chef de la gendarmerie accompagné de Vouyah apportèrent mes enfants. Le chef me demanda ce que je voulais au juste. J’ai répondu que je veux reprendre mes enfants et mes animaux.
Les enfants se trouvaient dans la voiture de Vouyah mais ont été empêchés par celui-ci de nous saluer, mon frère et moi. C’est le chef de la gendarmerie qui va me les emmener avant que l’on nous embarque, cependant sans ma fille Selek’ha que Vouyah a emportée, dans son véhicule. La gendarmerie nous débarquera à Aïn Ehl Taya où je suis restée jusqu’à l’arrivée de mon frère Mbareck Ould Mahmoud avec lequel je suis partie à Nouakchott.
Je suis venue à Nouakchott le 15 février pour réclamer mes droits. L’on m’a informée que ma fille Selek’ha s’était mariée sans que je le sache. Ce mariage est pour moi nul et non avenu pour plusieurs raisons : d’abord, parce qu’il s’est fait sans tuteur légal ; ensuite, la fille est encore mineure, enfin, j’ai le droit de connaître son mari et c’est à moi de l’accepter ou non. Cette union a eu lieu, comme je l’ai déjà signalé, pour couvrir les agissements de Vouyah Ould Maayouf. C’est un mariage forcé, contracté sous les agissements et conformément aux intérêts de Vouyah Ould Maayouf et son intimidation.
Aujourd’hui, je dépose une plainte contre Mohamed Ould Abdallahi Ould Boulemsak d’abord et réclame les dédommagements de tous mes jours passés, dans sa famille en servitude, depuis mon enfance.
Je me plains également de Vouyah Ould Maayouf et cherche compensation pour mes enfants et moi, tout au long de deux années et demie d’exploitation, sous la contrainte sans aucune rémunération. Je cherche aussi à récupérer mes têtes d’animaux et ma fille qui sont toujours en sa possession. Je demande à tous les mauritaniens et aux bonnes personnes sur cette terre de me soutenir. Je veux seulement ma part de justice et pouvoir vivre avec mes enfants, en toute liberté, à la sueur de mon front.
Propos et déclarations recueillis par le président de SOS-Esclaves
Fait à Nouakchott le 4 mars 2010