Cinq questions à sir John Sulston

Sir John Sulston
Il y a quelques années, j’ai réalisé un entretien à la fois intéressant et fort étonnant avec sir John Sulston, directeur de la partie britannique du Projet du génome humain. Étonnant, car je me souviens de l’avoir appelé très tôt le matin même de notre rendez-vous, lui demandant ce qui allait arriver à notre rendez-vous si jamais il apprenait plus tard dans la journée qu’il venait de remporter le Prix Nobel de médecine. Cet entretien s’effectuait dans le cadre d’une série de trois documentaires radio d’une heure que je faisais pour le compte de Radio-Canada, intitulée Quand la machine se réveillera. (La version anglaise de la même série d’une longueur de trois heures également, s’appelait When the Machine Awakes.) Voici cinq de mes questions d’alors, avec les réponses de sir John.
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George: Alors, félicitations! Je me sens un peu comme un prophète ce matin, parce que je vous ai appelé tantôt, de bonne heure, pour vous dire: «Si jamais vous gagnez le prix Nobel aujourd’hui, cela aura-il un impact sur notre rendez-vous?»
John: C’est donc vrai! Et je vous ai répondu, «prix Nobel - comment ça?» Car réellement je n’étais au courant de rien! En fait, vous n’étiez pas la première personne à évoquer cette hypothèse. Quelqu’un d’autre m’en a parlé vers la fin de la semaine dernière, en me disant: «comment fais-tu pour garder le secret?» Je vais devoir lui répondre par courriel que j’ignorais tout de cette histoire!
George: Quel est selon vous l’importance de ce prix Nobel?

Le roi de Suède remet le prix Nobel à sir John Sulston
John: Je crois que, comme il arrive si fréquemment avec le comité Nobel, ce prix reconnaît des travaux fondamentaux. Le comité reconnaît, par exemple, que Sidney Brenner et le groupe autour de lui ont bâti des fondations solides qui ont contribué très largement à notre compréhension du mécanisme de notre propre corps. Et il est intéressant de constater toute l’évolution dans ce domaine depuis ce temps-là. Je pense que nous avons fini par apprendre définitivement ce que nous n’arrivions qu’à imaginer autrefois. Nous avons appris très clairement à quel point il y a unité de la vie, comment les mécanismes que nous avions commencé à découvrir chez le nématode à cette époque-là se trouvent également dans le corps humain. Et ce qui justifie la citation réside dans le fait que les gènes contrôlant les voies de mort cellulaire chez les nématodes se retrouvent également chez les humains et sont donc très importants sur le plan médical, parce que si ces gènes vont mal, alors ils vont causer des problèmes, que ce soit un cancer ou une dégénérescence, peu importe. Et je crois qu’ainsi le comité fait-il preuve d’une vision à très long terme des travaux.

Un nématode, vu de près
George: À quoi vos travaux mèneront-ils?
John: Ces travaux conduiront, en un sens, à tout, mais seulement à travers beaucoup des travaux effectués par d’autres personnes. Je veux dire, prenez un bon exemple à moyen terme, car il y a des choses qui se produisent dans l’immédiat, comme le diagnostic, il y en a d’autres qui ne se produiront qu’après un laps de temps assez considérable, comme la plupart des formes de thérapie génique. Un bon exemple à moyen terme est le travail sur le cancer. Le groupe de dépistage du cancer, dirigé par Mike Stratton*, ici même à l’Institut Sanger, fait des recherches sur le cancer, en utilisant des informations provenant du génome humain pour analyser systématiquement les tumeurs afin de comprendre ce qui ne va pas chez elles, en termes génétiques. Ce qu’il convient de retenir, dans le cas des tumeurs, est que l’ADN en est altéré. Nous savons que l’ADN en est altéré. Les cellules continuent à se comporter d’une manière différente. Elles ne réagissent pas aux signaux leur indiquant qu’il est temps d’arrêter la croissance de l’organisme. Maintenant, si nous pouvions découvrir dans chaque tumeur particulière les gènes précis qui agissaient de la sorte, les gènes particuliers dont la tumeur avait besoin afin de poursuivre sa croissance et de détruire le patient, alors nous pourrions, du moins nous l’espérons, très probablement, en temps voulu, fabriquer des médicaments pour arrêter ou peut-être pour lutter contre ces organismes ou peut-être trouver un autre moyen d’atteindre ces cibles. Je veux dire, ce qui importe est bien la stratégie déployée afin de trouver des cibles. Dorénavant, il est possible d’effectuer une recherche de manière systématique, car nous avons acquis une connaissance plus complète du génome humain. Or, il ne faut pas croire que tout cela ressort automatiquement des recherches ayant déjà été faites sur le génome humain. Les données sont là pour que des personnes en disposent. Le groupe de Mike Stratton trouve les cibles. Il faudra ensuite des années, voire des décennies, pour que des travaux effectués par les grands groupes de personnes travaillant dans le domaine de la phamaceutique mènent à la découverte de traitements réels. Alors voyez-vous, il faut dire que ces recherches sur le nématode ne constituent qu’un début. Mais ces recherches auront seulement de la valeur, si d’autres chercheurs trouvent le moyen de les transformer en utilisations pratiques.
George: Si les cellules constituent des sortes de machines, si le fonctionnement du génome agit comme une sorte de mécanisme, un mécanisme ou programme très complexe, peut-on dire que l’être humain, du moins du point de vue physiologique, est à son tour une sorte de machine?
John: Ah oui, l’être humain est une machine très belle, une machine très complexe, mais l’être humain est bel et bien une machine. Voilà ce que j’entends par la compréhension. Et c’est très bien de l’appeler ainsi. Or, l’analogie avec la machine est parfois mal comprise, car elle pourrait sembler trop simpliste, comme s’il s’agissait d’un engrenage ou de quelque chose comme ça, alors que, évidemment, l’être humain est bien plus que ça. Je pense que par la même occasion il est utile de réfléchir au concept de «programme» (dans le sens de logiciel). Les programmes complexes comprennent des boucles itératives, qui déclenchent à leur tour de nouveaux bits du programme (les bits étant les unités les plus petites de mémorisation dans un ordinateur). Ce processus n’est pas aussi simple que d’aller de A à B. C’est tout un parcours, qui passe par toute une série de processus. Les programmes informatiques complexes sont comme ça de toute façon. C’est pourquoi les ordinateurs plantent - pas parce que l’ordinateur lui-même plante, mais plutôt parce que le programme exécuté par l’ordinateur se met dans une position qui n’avait pas été prévue par le concepteur. Parce que le concepteur n’a pas pu prévoir toutes les possibilités. Donc, nous faisons face à un déploiement complexe de l’information du génome, par un processus de calcul exprimé dans les propriétés physiques des molécules générées par le génome. Voilà le problème que nous avons à résoudre.

Des cellules épithéliales humaines, utilisées dans la recherche sur le cancer
George: Mais dans votre livre, The Common Thread, vous avez défendu, vers la fin, le caractère unique de chaque être humain, puisque la programmation ne s’applique pas partout – universellement – de la même façon.
John: C’est juste, c’est un point important. Car au cours de ce déploiement, le programme ou logiciel interagit aussi avec l’environnement, et ce qui est très important chez les êtres humains, avec la pensée. En fait, le logiciel fait en sorte que la machine réfléchisse. Cette machine qui réfléchit, réfléchit à elle même. Et elle apprend, et regroupe ce qu’elle apprend dans de nouveaux enchaînements, pensées, idées et observations qui sont regroupés ensuite dans de nouveaux enchaînements. Alors, nous aboutissons dans une situation probablement tout à fait imprévisible, car ce que nous pensons ou faisons, à un moment donné, peut être dû au hasard, et pourtant je crois que la question de savoir si le libre arbitre existe, et là il faut dire, est-ce que je crois qu’il existe autre chose en dehors de la machine, ou ce sentiment d’être une personne consciente d’elle même, avec le libre arbitre, qui dit «je suis», eh bien, ce sentiment est-il précisément ce que ressent une machine très complexe? Mais si nous comprenions réellement tout notre fonctionnement, ce serait peut-être difficile pour nous – mais ce ne sera pas difficile pour nos petits-enfants, car d’ici une génération, on aura compris tout ce fonctionnement, et on dira «parfait, voilà ce que ressent une machine complexe, alors maintenant je n’ai qu’à continuer et à être une bonne personne.»
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* Pour de plus amples informations sur les travaux de recherche menés par Mike Stratton, veuillez consulter le site suivant:
http://www.sanger.ac.uk/research/projects/cancergenome/
Excellent post. As always I enjoy reading your posts…