Le naufrage de la démocratie – IV

L’église Saint-Marie, Cracovie
J’ai consacré plusieurs blogues sur ce site à la liberté ainsi qu’à l’esclavage. En fait, j’ai appris toute l’importance de la liberté, alors que je visitais Cracovie, en Pologne, avec mon ami Wilczek Siemienski, vers la fin des années 1970.
A l’époque, la Pologne était à toutes fins pratiques une colonie de l’empire soviétique, soumise à la tyrannie sans visage du communisme. J’y ai rencontré des gens qui avaient survécu aux camps de concentration nazis ou avaient été exploités comme esclaves dans le système des goulags en Union Soviétique. J’y ai rencontré d’autres personnes qui souffraient des tourments bureaucratiques sans doute plus raffinés d’une sorte de servitude perpétuelle. J’y ai appris à connaître des gens qui arrivaient à se créer un espace de liberté personnelle. Wilczek m’a demandé de l’accompagner, lors d’une visite chez sa tante Pelagia Potocka, une vieille dame, qui faisait marcher une presse d’imprimerie dissidente à la maison. Des amis sans nombre faisaient des séjours de quatre-vingt-huit heures en prison, simplement parce qu’ils s’opposaient au régime. J’ai appris que la «vraie vie» y était vécue surtout en privé, et en grande partie dans le secret, d’une façon aussi intense que colorée. Dans leur vie privée, certains Polonais me semblaient plus libres que ces Canadiens que je connaissais à Montréal, pour lesquels la liberté était tout simplement donnée.

L’appel du clairon à la liberté
Je me souviens de longues promenades à pied, dans la vieille ville de Cracovie. Je parcourais l’immense place du marché, passant devant les tours jumelles gothiques de l’église Sainte-Marie. J’y entendais le Hejnał mariacki toutes les heures, cet appel du clairon à la liberté. Je le trouvais – et je le trouve encore – incroyablement émouvant. Le hejnał fait partie de la vie polonaise depuis le 13e siècle: à l’époque un clairon a mis ses compatriotes en garde contre une invasion tatare mais a été tout à coup, au milieu de la mélodie, mortellement blessé par une flèche au cou.
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J’ai commencé à étudier la nature de la liberté, tombant ainsi sur La Pensée captive, livre assez particulier du lauréat Nobel polono-lituanien Czesław Miłosz. Dans ce livre, Milosz a expliqué ce qui se passait quand des auteurs étaient soumis au conformisme totalitaire.

Czesław Miłosz
Le communisme étouffait et espionnait l’individu tour à tour, perturbant sa vie pour la ré-organiser aussitôt, s’emparant des faibles et harcelant les forts, transformant la vie publique en une mascarade grisâtre.
Mais les auteurs veulent avant tout être publiés, veulent être lus. Ainsi, certains auteurs vendaient-ils leur âme au Parti, devenant fonctionnaires au service de l’État, tandis que d’autres pratiquaient le Ketman, qui, selon Miłosz, était à l’origine une stratégie de survie musulmane, consistant à cacher ses doutes au sujet de l’idéologie en place, derrière des exploits acrobatiques en public. J’étais intrigué avant tout par sa définition du Ketman professionnel : «Puisque je me trouve placé dans des conditions qu’il ne dépend pas de moi de changer, et puisque je n’ai qu’une seule vie qui est en train de s’écouler – ainsi va le raisonnement – je dois m’efforcer d’en faire le meilleur usage possible. Je suis comme un coquillage accroché à un récif au fond de la mer. Au-dessus de moi se déchaînent les tempêtes; de grands navires passent; mais mon effort est tendu vers ce rocher auquel j’adhère, car je périrais si les flots m’emportaient et il ne resterait de moi nulle trace. Ainsi surgit le Ketman professionnel. Est-on un savant, on prend part aux congrès où l’on fait bien haut les exposés nécessaires, strictement conformes à la ligne du Parti. Ce qui n’empêche pas de poursuivre des recherches personnelles selon les bonnes méthodes scientifiques, au laboratoire, – et c’est là qu’on trouve sa raison de vivre.»
L’idée de la dissidence me plaisait, car elle associait l’individualisme et l’altruisme. Je voyais Miłosz comme un dissident, même s’il avait dû goûter à la coupe amère de l’exil. Il a dit lui-même dans La pensée captive, «Maintenant, me voici en exil. La peine est juste. Mais peut-être suis-je né pour que les esclaves éternels parlent par ma bouche.»

Une partie de la formation littéraire de Czesław Miłosz a consisté à faire du journalisme clandestin pendant l’Insurrection de Varsovie
Une partie de sa formation littéraire a consisté à pratiquer le journalisme clandestin pendant l’Insurrection de Varsovie de 1944, alors que les Nazis incendiaient la ville, et les Soviétiques attendaient les bras croisés sur l’autre rive de la Vistule. De nombreux membres de la famille de Wilczek avaient participé à cette Insurrection; plusieurs d’entre eux m’ont raconté comment cela avait été.
Lors de mes visites en Pologne, je me demandais pourquoi les Européens cherchent à faire croire que l’esclavage de dizaines de millions d’Européens, instauré par les Nazis et les Soviétiques, n’était qu’une sorte d’aberration historique de parcours, comme si le reste du monde (à part quelques îlots de liberté exportée, tels que l’Amérique du Nord et l’Australie) était voué à l’esclavage, et les Européens naturellement destinés à la liberté. Bien-sûr, en septembre 1939, certaines puissances occidentales dont le Canada, provoquées par l’invasion de la Pologne, ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie. Mais en 1945, lors de la conférence de Yalta, la Pologne est entrée dans la zone d’influence de l’Union Soviétique: voilà un beau butin de guerre. Étant donné l’existence du Rideau de fer lors de mes séjours à Cracovie, c’était comme si celui qui ne jouissait pas de la liberté, ne pouvait même pas être européen. Alors que l’histoire démontre, de façon continue, que la servitude et l’esclavage font partie du paysage en Europe, depuis des millénaires.
De plus, je me suis demandé à l’époque, et je me demande toujours, pourquoi il y a si peu de dissidents dans les démocraties occidentales. Se pourrait-il que les Occidentaux se fassent soudoyer par le système, qu’ils se mettent au lit avec l’État ou les grandes sociétés tout simplement parce que c’est commode ou nécessaire pour leur survie de le faire? N’existe-t-il pas de nos jours un esprit du Ketman, une sorte de lâcheté opportuniste, permettant aux uns et aux autres de profiter publiquement du système tout en cultivant des inquiétudes, doutes et espoirs en privé? Quand il y a un tel écart entre ce qu’une personne fait et ce qu’elle dit, on peut difficilement parler de la conviction.
S’il y a une constante dans la nature humaine, il me semble qu’elle est bien celle-ci: même au milieu de la liberté relative, certains agents malveillants, que ce soit des individus, groupes, organisations criminelles, grandes entreprises ou encore des agents de l’État, s’affairent à mettre au point de nouvelles façons de réduire les autres à la servitude, donc à l’esclavage. Pendant ce temps, d’autres font avancer la liberté de manière assidue.
Le Hejnał et Milosz sont là pour nous rappeler que la liberté ne doit jamais être tenue pour acquise.
Hélas, Wilczek Siemienski est décédé tout récemment, pendant l’effroyable tremblement de terre à Haïti. En rédigeant ce blogue au mois de décembre, je pensais à lui, car il travaillait pour l’ONU, dans le domaine des droits de l’homme.

La liberté ne doit jamais être tenue pour acquise
George, thanks for the article. I remember you in history.
Great to hear from you again, Charles. Best regards, George
Dear George,
I met Wilczek in the spring of 1978 in Paris. He showed me Paris and took care of me when I became ill with what turned out to be mononucleosis. I returned to NYC, but we kept up over the years. I just heard last week of his loss from his wife, Maka. I have never known anyone like him. He was truly a prince among men.
regards,
Peter
P.S.
George,
An article he wrote:
http://polish-jewish-heritage.org/eng/Jan_04_Wilczek_Siemienski.htm
Peter