Cinq questions à Emily Doolittle

Emily Doolittle
Emily Doolittle est compositrice et détentrice d’un doctorat en musique de l’Université Princeton. J’ai rencontrée au moment de réaliser une série de documentaires pour CBC Radio, The Secret Voice of Nature.
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GT: Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la musique des oiseaux?
Emily Doolittle: En 1999, alors que j’habitais à Amsterdam, j’ai composé « Night Song Blackbird ». Une fois rendue là-bas, je me suis réveillée au beau milieu de la nuit, et j’ai en effet été stupéfaite d’entendre par la fenêtre le chant d’un oiseau – le merle européen ou Turdulus merula. Et comme je venais d’arriver et je n’étais pas encore tout à fait consciente de ce qui m’entourait en Hollande, eh bien, j’ai ouvert la fenêtre pour mieux écouter cet oiseau, et ce pendant longtemps. J’ai réellement été fascinée par la comparaison entre ce que l’oiseau chantait et ce que j’avais l’habitude d’entendre en termes de musique humaine…. J’ai constaté que beaucoup des petits motifs que cet oiseau chantait étaient très proches des motifs que les humains utilisent dans leur musique – de petites gammes et des arpèges et des choses comme ça. Mais la façon dont le merle juxtaposait les motifs me semblait très différente de ce que les humains en auraient faits. Alors j’ai pensé à cette expérience pendant longtemps, et j’ai fini par l’explorer à travers une de mes propres compositions, « Night Song Blackbird »…. J’ai inventé toute une série de motifs. J’ai écouté le merle à côté de chez moi, et puis et il y en avait un autre près de la maison d’un ami et j’ai écouté ce dernier oiseau également. J’ai recueilli quelques motifs réels de ces merles, et puis j’en ai inventé plusieurs qui me semblaient proches des motifs que ces merles auraient chantés. Alors dans ma composition, je commence à organiser les motifs comme le merle l’aurait probablement fait – avec beaucoup de répétitions, avec des sauts d’un motif à l’autre sans aucun raccordement mélodique ou harmonique des sons … Suivi du silence selon un schéma qui ne correspondrait pas tout à fait à nos notions humaines de la musique. Alors, peu à peu tout au long du morceau, je transforme les motifs en quelque chose qui s’approcherait de nos habitudes en termes d’arrangements musicaux. Il y a plus de «patterns» dans les motifs, il y a plus de transitions entre les motifs, les choses sont plus liées ….
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Cet extraordinare chant de merle a été enregistré en Allemagne par reinsamba. Cet enregistrement est couvert par une licence Creative Commons. Vous pouvez le télécharger en cliquant sur www.freesound.org

Le merle européen (Turdus merula)
GT: Pensez-vous que votre propre formation de musicienne vous a aidé à travailler avec ce que le merle chantait à Amsterdam?
Emily Doolittle: Oui, je crois effectivement que cela m’a aidé, bien que la musique classique ne soit généralement pas ouverte à ce genre de choses, ou que la plupart des musiciens classiques ne soient pas ouverts à l’idée selon laquelle les animaux font eux aussi de la musique. Mais je me souviens d’avoir parlé, il y a environ quinze ans, à un chef d’orchestre au sujet des chants d’animaux – des chants d’oiseaux surtout – et je lui ai demandé si ces chants pourraient être considérés de la musique ou non. Et il m’a répondu: «On dirait qu’il s’agit là de la musique, alors que c’est tout simplement du chant nuptial, et on ne doit pas le confondre avec de la vraie musique – les oiseaux chantent pour revendiquer leur territoire, ou quelque chose comme ça. Ce n’est pas du tout de la vraie musique.» Or, j’ai continué à m’intéresser à ce sujet. Alors, si vous recevez formation classique au Conservatoire de série, on ne va tout de même pas vous laisser croire que le chant d’oiseaux soit quelque chose de musical.
GT: Chez les humains, les ballades ne sont-elles pas une forme de chant nuptial?
Emily Doolittle: Dans la culture occidentale, nous avons tendance à voir les chants des animaux comme quelque chose de purement fonctionnel et biologique, alors que musique de l’homme serait quelque chose de purement esthétique et créatif et beau. Je pense que si l’on cherche vraiment à comprendre ce qui se passe dans les chants des animaux et des chansons de l’homme, on constate que la fonctionnalité n’explique pas tout chez les animaux, et que beaucoup de chansons humaines ont avant tout un objectif fonctionnel. Pensons par exemple aux chansons d’amour, aux «rock stars» sexy, aux hymnes nationaux, aux chansons d’équipe sportive – dans tous ces cas, si on applique la norme de la fonctionnalité animale, on dirait que les humains sont en train de chanter des chants nuptiaux ou de revendiquer un territoire quelconque….
GT: Certaines espèces sont-elles d’après vous plus novatrices que d’autres?

Thai Elephant Orchestra
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Ce clip audio du Thai Elephant Orchestra a été extrait du clip YouTube suivant: http://www.youtube.com/watch?v=23ASZtKfEAc&feature=related
Emily Doolittle: Certainement il y a des espèces qui font plus de musique que d’autres. Je crois que, pour qu’il y ait de la musique, il faut un élément d’apprentissage et un élément de choix. Et il y a des oiseaux qui n’apprennent pas leurs chants. Ils ont des chants instinctifs. Il y a des oiseaux qui ne changent jamais leurs chants. J’ai tendance à penser que ces chants-là n’ont rien de spécialement musical, ou sont moins musicaux que les chants de ces oiseaux qui, dès un jeune âge, apprennent leurs chants et les refaçonnent constamment au cours de leur vie et recueillent de nouveaux éléments pour les rassembler de manière différente …. Les oiseaux forment la très grande majorité animaux qui émettent des sons (d’après moi) musicaux. Mais il y a certains mammifères qui ont des chants qui me semblent très musicaux aussi. Parmi les animaux qui font sans aucun doute les sons musicaux, l’on peut noter les baleines et les dauphins, peut-être les chauves-souris… Les chauves-souris apprennent et chantent des chansons dans les ultra hautes fréquences, et elles peuvent chanter des variations sur ces thèmes également. Puis, il y a plusieurs animaux, comme par exemple les éléphants, qui à l’état sauvage ne sont pas vraiment connus comme des musiciens, mais qui en captivité peuvent très bien faire quelque chose qui ressemble à de la musique. En Thaïlande, il y a un ensemble d’éléphants connu sous le nom de «Thai Elephant Orchestra». Tout cela a commencé quand les éléphants étaient utilisés dans l’exploitation forestière en Thaïlande, et une crise est survenue à un moment donné dans la production de bois. Il y avait tous ces éléphants chômeurs, sans aucun moyen de gagner de l’argent pour leurs maîtres. Comment permettre aux éléphants de survivre à une telle crise? Il fallait trouver de nouvelles manière de gagner de l’argent avec eux. Autrefois, on avait amené les éléphants à faire de la peinture, et ensuite on avait vendu les tableaux…. Mais là plusieurs personnes, dont David Soldier, le compositeur, ont eu l’idée de construire de grands instruments de musique pour les éléphants, afin de voir si les éléphants étaient intéressés à le faire. Et les éléphants ont été très intéressés à jouer aux instruments. L’attitude des éléphants par rapport à ces instruments s’approchait de très près à l’attitude que les êtres humains auraient prise. Ces instruments sont comme de très grands xylophones, et les éléphants jouent une note pendant une longue période, puis une autre note, explorant par la suite les deux notes, tout en ajoutant un nouvel élément à la fois, plutôt que d’essayer tout à la fois. On a constaté que les éléphants ont fini par préférer certains instruments à d’autres et certains passages à d’autres. Apparemment, certains des xylophones ont été construits en utilisant la gamme thaïlandaise, à laquelle on a rajouté une seule note. Et les éléphants ne jouent pas de cette note supplémentaire – ils ne jouent que la gamme thaïlandaise. Ce qui me fait penser qu’ils reconnaissent la correspondance existant entre l’instrument qu’ils jouent et la musique qu’ils ont déjà entendue. En faisant d’autres expériences, on a appris que les éléphants reconnaissent les mélodies, non seulement dans l’immédiat, à court terme, mais pendant des années aussi. Et ils sont sensibles aux séries de notes, que ces séries soient transposées ou non …. Au cours des dernières dix ou vingt années, on a constaté que les éléphants communiquent entre eux avec des sons infrasonores, ces sons étant trop faibles pour que nous puissions les entendre. Alors même si les éléphants ne sont pas connus comme des musiciens à l’état sauvage, ils font possiblement des choses que nous ignorons. On sait que les éléphants imitent les autres éléphants, ainsi que les sons dans la nature, et ces éléments sont souvent associés à l’activité musicale.
GT: Les baleines à bosse vous intéressent-elles également?
Emily Doolittle: Oui, les baleines à bosse sont les meilleurs chanteuses parmi les baleines. La façon dont elles construisent leurs chants est remarquable – je trouve que ces constructions ressemblent beaucoup à ce que les hommes font avec leurs propres chansons. Dans les chants des baleines à bosse il y a des changements graduels et constants, il y a des procédés qui mènent à la transformation de ces chants.
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Une baleine à bosse
Emily Doolittle: Chez les baleines à bosse, ce phénomène est très intéressant. Dans chaque bassin océanique, toutes les baleines à bosse chantent la même chant. Mais le chant va changer progressivement. Le chant comprend entre cinq et neuf thèmes différents, chacun desquels est toujours chanté dans le même ordre. Donc, si les thèmes sont A, B, C, D et E, la baleine chante A, BBBBBBB, C, EEE, mais elle ne peut jamais chanter A, C, B, D, E. Et puis à l’intérieur des chants, les thèmes sont en fait des transformations de structures définies. Ainsi, en chantant un thème typique, la baleine peut chanter un glissando, chanter des notes qui montent, retirer quelques notes, mais c’est comme une gamme qui monte. Et puis quelques notes supplémentaires vont possiblement être retirées, ce qui ressemble plus à un arpège qui monte, et puis finalement la baleine pourrait chanter la note du début et la note de la fin. En bout de ligne, la baleine finit par transformer le thème en une nouvelle série. Donc, en écoutant la même baleine quelques années plus tard, on n’arriverait pas à reconnaître l’évolution à laquelle son chant a été sujette, à moins d’entendre tous les chants qui ont évolué dans l’intervalle.
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Pour de plus amples informations concernant Emily Doolittle et les merles, veuillez consulter:
www.emilydoolittle.com
http://silvertone.princeton.edu/~emily/musicfiles/nightbird.mp3
Voici une référence supplémentaire:
«Progressive changes in the songs of humpback whales (Megaptera
novaeangliae): a detailed analysis of two seasons in Hawaii» by
K.B.Payne, P. Tyack and R.S. Payne in Communication and Behavior of
Whales. Westview Press (1983)

Une baleine à bosse et son bébé, au large de Hawaii
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I heard Emily Doolittle on Andrew Marr’s BBC Start The Week programme this morning (June 28, ‘10) and was utterly fascinated. My main interest is birdsong, although I did appreciate the Thai elephant orchestra; I wish I could play as well as them!
I am a little surprised that you make no mention of Olivier Messiaen in relation to birdsong - “those greatest composers”. I would be interested to read your view of his contributions.
On the radio programme, you referred to the connection between the song of (I think) Bright’s Reed Warbler and Stravinsky’s Rite Of Spring (which, coincidentally, I was playing a couple of days ago). The hunt is now on for a recording of the Warbler; any suggestions?
PS I now think it’s Blyth’s Reed Warbler.
Hi Pete, thanks so much for your remarks! I will think about it and get back to you. Actually, as a musician myself, I was thinking of going more deeply into this as a composer. When I walk in the wilds - for example yesterday in a park near Montreal - and hear songbirds such as the American robin and pine grosbeaks, I feel birds are way ahead of us in terms of musicality! See you, George