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L’anxiété

Au début des années 1990, alors que j’étais éditorialiste, je me suis chicané avec mon rédacteur. Je lui ai dit que notre journal devrait ouvrir une page à solutions un jour par semaine, afin que nos lecteurs – des gens très bien éduqués – puissent proposer des solutions concrètes à toutes sortes de problèmes, que ce soit au niveau communautaire, municipal, provincial, national ou encore international. Je lui ai dit que tout cela ne prendrait qu’une seule page du journal par semaine – d’ailleurs j’ai même proposé d’en faire la révision et la mise en page moi-même. Le rédacteur m’a répondu que mon idée était très mauvaise, car une page entièrement consacrée aux solutions n’aiderait d’aucune façon à vendre des journaux. Il m’a même dit que le public voulait entendre parler de problèmes, pas de solutions.

Depuis cet échange, je me suis souvent demandé si le public veut vraiment entendre parler de problèmes plutôt que de solutions. Les lecteurs de journaux se sentent-ils étrangement rassurés d’entendre parler des problèmes des autres, comme s’ils se disaient «ça aurait aussi bien pu m’arriver? » Frémissent-ils à l’idée que d’autres souffrent, comme s’ils ressentaient une sorte de Schadenfreude? Ou bien prennent-ils les problèmes des autres comme la plus belle preuve que leurs propres inquiétudes sont fondées? Comme si tout ce qu’ils avaient bâti au cours de la vie risquait à tout moment d’être anéanti?

Ou bien les lecteurs de journaux consultent-ils les médias en vue d’apprendre concrètement comment améliorer leurs propres vies et faire avancer le monde?

Coup de foudre (Photo de Fir0002/Flagstaffotos; http://commons.wikimedia.org/wiki/Commons:GNU_Free_Documentation_License,_version_1.2)

Coup de foudre (Photo de Fir0002/Flagstaffotos; http://commons.wikimedia.org/wiki/Commons:GNU_Free_Documentation_License,_version_1.2)

Plus j’entends des mauvaises nouvelles – qu’il s’agisse de conquêtes, de guerres, de famines ou encore de morts – plus j’ai l’impression que les médias ont l’habitude de prendre un ton véritablement apocalyptique. Ainsi les médias prévoient-ils régulièrement la fin du monde, la destruction irréversible de l’atmosphère, des océans, des terres, des lacs ainsi que des rivières, l’effondrement de la société, l’effondrement de la morale, et des épidémies sur le point de frapper, et qui risquent de faucher des dizaines de millions de vies. Il semblerait que nous soyons condamnés à l’enfer. Selon les médias, ce cheminement fatal est inéluctable, et d’ailleurs nous devrions leur en être reconnaissants, car ils sont bien les premiers à nous annoncer tous ces nouveaux malheurs.

L’autre jour, un journaliste scientifique a demandé sur le site Web de Radio-Canada ce qui se passerait si les prévisions catastrophiques actuelles de changements climatiques devant s’imposer d’ici l’an 2100 s’avéraient être bien en deçà de la réalité. Que faire si la situation se révélait bien pire d’ici là, a-t-il demandé.

En fait, les prophètes, conjoncturistes et pronostiqueurs, s’ils ont la moindre intention d’attirer l’attention des médias, doivent rendre leurs prédictions aussi désespérantes que possible. Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux nombreux scientifiques qui prévoient les pires catastrophes futures.

Or, il me semble que l’objectif primordial de la révolution scientifique, il y a quatre siècles, était bien d’ancrer la démarche scientifique dans l’observation, l’expérimentation et surtout dans des preuves pouvant être vérifiées par d’autres, comme moyen de se démarquer le plus possible de la pure spéculation sur l’univers ayant prédominé au Moyen Âge.

Cependant, la science acquiert de nos jours une fonction de plus en plus prédictive – ce qui veut dire qu’elle renoue avec le domaine jadis déconsidéré de la pure spéculation. Bien sûr, les prophètes scientifiques d’aujourd’hui objecteront qu’en nous annonçant que l’avenir du climat est compromis, ils font de simples extrapolations à partir des tendances actuelles. D’ailleurs, leurs modèles prédictifs ne sont-ils pas incroyablement sophistiqués?

Mais ces modèles pourraient bien être erronés, tout simplement.

En réalité, il n’existe aucun moyen de vérifier les prédictions scientifiques de ce qui risque de se passer en l’an 2100, à moins d’être sur place à cette date, ce qui a peu de chances de nous arriver. Je dirais que d’autre prédictions faites par d’autres experts sont toutes aussi difficiles à vérifier, que ces prédictions concernent l’avenir déplorable des soins de santé, l’avenir lamentable du système éducatif, l’avenir désastreux des relations humaines, de la famille, de l’amour entre les hommes et les femmes, ou encore de l’amour des parents envers leurs enfants.

J’affirme que cette tendance à annoncer des catastrophes imminentes devra certainement s’aggraver, si la tendance se maintient. Pourquoi? Parce que je suis persuadé que la croyance populaire selon laquelle la fin est proche mènera à la fin elle-même, les prophéties ayant tendance, comme chacun le sait, à s’accomplir d’elles-mêmes.

Il y a dans l'anxiété contemporaire quelque chose de profondément existentiel (Photo de la NASA, prise par Andrew Fruchter, de la nébuleuse de l'Esquimau)

Il y a dans l’anxiété contemporaine quelque chose de profondément existentiel (Photo de la NASA, prise par Andrew Fruchter, de la nébuleuse de l’Esquimau)

Comment tout cela est-il possible? En 1964, Marshall McLuhan a écrit: «Aujourd’hui, après plus d’un siècle de technologie de l’électricité, c’est notre système nerveux central lui-même que nous avons jeté comme un filet sur l’ensemble du globe, abolissant ainsi l’espace et le temps, du moins en ce qui concerne notre planète. Nous approchons rapidement de la phase finale des prolongements de l’homme: la simulation technologique de la conscience.»

Pourtant, il n’était pas évident en 1964 que la mondialisation de notre système nerveux central allait nous bombarder d’une foule stupéfiante de nouvelles totalement sans intérêt, triées avec soin par les médias en fonction de leurs capacités de nous choquer, troubler, traumatiser, perturber, horrifier, offenser voire même dégoûter. Ce phénomène à son tour contribue de manière significative à répandre de l’anxiété dans la société, car c’est ainsi que les médias arrivent à nous maintenir dans un état passif, vaincu, neutralisé, et surtout incapable d’aborder les problèmes et encore moins de résoudre ces derniers. Notre anxiété n’a donc rien d’un accident de parcours.

Alors, en quoi consiste-t-elle cette anxiété? Selon Le petit Larousse, il s’agit d’une «vive inquiétude née de l’incertitude d’une situation, de l’appréhension d’un événement … d’un état émotionnel de tension nerveuse, de peur, fort et souvent chronique.» Dans les cas les plus graves, il s’agit d’un «état psychique caractérisé par l’attente d’un danger imminent indéterminé, accompagné de malaise, de peur et de sentiment d’impuissance.» L’anxiété ressentie par certains individus peut mener à la dépression, voire au suicide.

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Le chant magnifique du merle d’Amérique

L’anxiété étant manifestement mauvaise pour la santé, j’ai longtemps pensé que je devais me retirer dans la forêt, afin de m’en éloigner. J’imaginais l’anxiété comme l’inverse de la tranquillité d’esprit, et donc je favorisais tous les moyens pouvant prévenir l’anxiété, en entreprenant par exemple des activités plein air, en faisant de la méditation, ou encore en jouant de la musique. Si j’écoutais le chant joyeux du merle d’Amérique, par exemple, je me disais qu’il me serait impossible de ressentir la moindre anxiété.

Mais notre état émotionnel n’est pas purement volontaire. Aujourd’hui, je trouve l’anxiété inévitable, tout simplement parce qu’elle est devenue à la fois l’un des plus grands centres de profit de l’économie et une source inestimable de pouvoir. De nombreuses institutions, des médias aux gouvernements, entreprises pharmaceutiques et sectes Nouvel Âge, savent profiter de notre anxiété. En gérant nos attentes et en inculquant chez nous une peur diffuse et généralisée, de telles institutions sont conscientes de l’intérêt qu’elles ont à nous garder dans un état d’anxiété.

Quelle est la prévalence de l’anxiété dans la société? Selon l’Institut national de santé mentale aux États-Unis, «26,2 pour cent des Américains âgés de 18 et plus – environ un adulte sur quatre – souffrent de troubles mentaux diagnostiqués dans une année donnée … Environ 40 millions d’adultes américains âgés de 18 et plus, soit environ 18,1 pour cent des personnes de ce groupe d’âge dans une année donnée, souffrent d’un trouble anxieux.» La prévalence de l’anxiété au Canada atteint les mêmes proportions. (Voir à ce sujet le site web de l’Association canadienne des troubles anxieux – http://www.anxietycanada.ca/french/index.php)

Mais ces statistiques ne concernent que les troubles anxieux. Ils ne prennent pas en compte le fait que la plupart des gens se sentent anxieux, de temps à autre – ce qui est dû en partie aux médias qui nous gavent non-stop d’un débit de désastres imminents, comme moyen de garder leur part de marché et de nous maintenir rivés à nos postes de télévision, à nos journaux ou encore à nos ordinateurs.

De nos jours, cette anxiété est devenue même un phénomène existentiel comportant certaines caractéristiques religieuses. Dans L’Homme révolté, Albert Camus écrit que l’avenir est la seule valeur transcendantale pour les hommes sans Dieu.

Voilà qui explique pourquoi les médias nous apprennent à rester anxieux à tout moment, à appréhender l’avenir.

Je me retire toujours dans la forêt, pour y écouter le chant glorieux du merle. Mais au lieu de chercher l’antidote à l’anxiété dans la tranquillité, j’ai appris à voir l’anxiété comme l’inverse de l’espoir – l’espoir dans l’avenir. Car l’espoir peut faire naître une motivation pour agir de manière positive.

Un merle d'Amérique (Photo de Tom Grey) - je me retire toujours dans la forêt, afin de chasser l'anxiété, mais je trouve qu'il est important d'avoir de l'espoir

Un merle d’Amérique (Photo de Tom Grey) – je me retire toujours dans la forêt, afin de chasser l’anxiété, mais comme c’est en agissant qu’on a des chances d’améliorer les choses, il est important d’avoir de l’espoir

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