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L’esclavage moderne - I

Il y a actuellement environ 29 millions d’esclaves à travers le monde. Certains d’entre eux sont des esclaves par ascendance (autrement dit, ils sont nés esclaves), tandis que d’autres ont été soumis dès l’enfance à la servitude, aux travaux forcés, et sont exploités comme domestiques, ou encore comme esclaves sexuels. Dans un contexte de crise économique mondiale, le nombre d’esclaves est susceptible d’augmenter.

On retrouve les esclaves sur chaque continent. Certains hommes et femmes asservissent des personnes vulnérables, obligeant ces dernières à fournir toute une gamme de services.

Cette Éthopienne a été maintenue en servitude dans une résidence privée en France (Photo de Marie Dorginy, SIPA Press)

Cette Éthopienne a été maintenue en servitude dans une résidence privée en France (Photo de Marie Dorginy, SIPA Press)

De par le monde, l’esclavage est une industrie énorme. Selon l’auteur Siddharth Kara, l’esclavage au niveau international a généré des profits en 2007 de 91,2 milliards de dollars. En moyenne, chaque esclave a généré des profits annuels pour son maître ou sa maîtresse de 3175 $ (la moyenne pour les travailleurs en servitude était de 950 $, alors que la moyenne pour les esclaves sexuels était de 29.210 $).

Or, l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que «Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.»

La Déclaration universelle a été adoptée en 1948. Alors, pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas réussi à éradiquer l’esclavage, depuis ce temps-là? Est-ce parce que la communauté internationale n’a pas entendu parler de ce fléau, ou plutôt que ça arrange bien des gens de fermer les yeux sur l’esclavage contemporain?

Il y a quelques années, alors que je réalisais une série de documentaires pour Radio-Canada dans le Sahara, j’ai rencontré un certain nombre d’esclaves, ainsi que leurs maîtres. J’y ai rencontré des esclaves noirs Haratine en Mauritanie, qui appartenaient aux «Maures» arabophones du pays, ainsi que des esclaves noirs Bellas sous le joug des Touaregs du Mali. Maîtres et esclaves m’ont fait des réponses évasives sur la prévalence de l’esclavage de nos jours. Les esclaves, en particulier, m’ont semblé extrêmement vulnérables, enfermés dans un monde de souffrance silencieuse, à la merci de leurs maîtres. Toutefois, je n’ai pas été en mesure d’enquêter sur la condition de ces esclaves, car j’ignorais les langues parlées par ces esclaves, et d’ailleurs je ne les ai jamais rencontrés sans que leurs maîtres ne soient présents.

J,ai rencontré ces esclaves haratine en Mauritanie, mais comme étaient surveillées par leur maître, je ne poouvais communiquer avec elles

J’ai rencontré ces esclaves haratine en Mauritanie, mais comme elles étaient surveillées par leur maître, je ne pouvais communiquer avec elles

Selon certaines estimations, il y aurait quelque chose comme 600.000 esclaves en Mauritanie, des dizaines de milliers d’esclaves au Mali, 870.000 esclaves au Niger, et beaucoup plus d’esclaves au Tchad et au Soudan. En outre, de nombreuses victimes du trafic humain sont acheminées vers le Ghana, la Côte-d’Ivoire, le Nigeria et le Cameroun, pour y être forcées à travailler.

Je me suis demandé ce qui motive une personne à devenir le maître ou la maîtresse d’un autre, de dominer et de dépersonnaliser cet autre, de priver l’esclave de ses droits juridiques, et de traiter cet autre comme une possession ou une commodité ou marchandise devant être jalousement gardée et pouvant même être achetée, vendue, échangée ou troquée? En plus des esclaves en Afrique, n’y en aurait-il pas bien d’autres sur d’autres continents? Comment l’esclavage peut-il être encore généralisé, en ce début de 21e siècle? Que peut-on faire pour émanciper les esclaves, de quelque nature qu’ils soient, et comment peuvent-ils devenir pleinement autonomes, soit par des programmes d’éducation, soit par des soutiens économiques à long terme?

Pour en savoir plus sur l’esclavage contemporain, j’ai récemment contacté un certain nombre d’ONG en Europe et en Afrique.

1) L’esclavage par ascendance en Afrique.

Romana Cacchioli, d’Anti-Slavery International à Londres, m’a récemment fait le tour de la question. «L’esclavage est la négation de l’humanité d’une personne, réduisant cette dernière au non-être. Dans le cas de l’esclavage par ascendance, les Haratine représentent environ 40% de la population mauritanienne entière, tandis que les esclaves y représentent environ le 18%. Les Touaregs du Mali ont des esclaves Bellas. L’esclavage est pratiqué principalement par des Arabes berbères d’Afrique du Nord. De leur côté, les Peuls, Soninkés et Haoussa ont des esclaves également. Les esclaves par ascendance se trouvent essentiellement en Mauritanie, au Mali et au Niger.»

J’ai trouvé cette remarque intéressante, car elle signifiait que les propriétaires d’esclaves ne sont pas seulement Arabes ou Berbères, mais peuvent être Africains noirs également.

Alors, en quoi consiste l’esclavage par ascendance?

«En naissant, les gens héritent de leur statut d’esclaves à travers leur mère. Il est impossible de casser ce cycle à moins que le maître ne décide de relâcher ses esclaves. Les maîtres considèrent que leurs esclaves sont des biens, dont ils ont le droit de disposer comme bon leur semble. La personne en esclavage n’a aucun droit. En Mauritanie, l’esclavage est renforcé par des interprétations erronées de l’Islam. On dit aux esclaves que c’est ce qu’Allah a ordonné. Le Paradis de l’esclave est donc de se retrouver aux pieds de son maître, et de lui obéir. Si l’esclave s’évade de son maître, l’esclave s’éloigne  de l’Islam».

Selon Weila Ilguilas, directeur de l’ONG Timidria au Niger, «L’esclavage par ascendance a trait à une personne dont les parents ou grands parents ont connu l’esclavage, donc des victimes, et la société dans laquelle ils ont vécu les considère comme telles. Les descendants de ces personnes vivent des discriminations, exclusions et stigmatisations au sein de ces sociétés dans lesquelles ils ont vu le jour. Cette forme d’esclavage est qualifiée d’esclavage passif par Timidria. Au Niger, ce sont les plus nombreux car ils constituent 70 % de l’ensemble des victimes de l’esclavage du pays.»

Weila Ilguilas, directeur de Timidria (Photo de Anti-Slavery International)

Weila Ilguilas, directeur de Timidria (Photo de Anti-Slavery International)

Selon Weila Ilguilas, la décolonisation a été accompagnée d’une recrudescence de l’esclavage au Niger. «Aujourd’hui au Niger seule la société civile reconnaît de façon officielle et dénonce la persistance de l’esclavage au Niger. L’État est complice de la situation des victimes de l’esclavage sous toutes ses formes…. Timidria a commencé, il y a quelques années, par de petits programmes de réhabilitation des victimes d’esclavage ou de discrimination, par la réinsertion socioéconomique et la création d’écoles communautaires au bénéfice des enfants des descendants d’esclaves  au niveau de deux régions du Niger (Tillabéri et Tahoua). L’absence des moyens conséquents limite dangereusement les ardeurs de Timidria dans le combat contre ce phénomène.»

J’ai également interviewé Mohamed Ag Akeratane, président de l’ONG malienne Temedt, à Bamako. Il est Bella, et appartient donc à un peuple qui a longtemps été tenu en esclavage par les Touaregs, peuple berbère d’Afrique du Nord et de l’Ouest. «Les gens que tu considères comme des esclaves, tu ne les laisses pas libres de faire ce qu’ils veulent - ils travaillent avec des troupeaux ou dans des champs, gratuitement. Il y a beaucoup d’esclaves qui travaillant à la maison. Ils sont parfois offerts en cadeaux par leurs maîtres à d’autres gens.»

Que fait Temedt concrètement dans sa campagne contre l’esclavage au Mali?

Selon Mohamed: «On travaille sur plusieurs fronts. Par exemple, sur le plan juridique: il y a des cas d’esclavage flagrants au Mali, et nous allons devant les tribunaux d’instance et d’appel. En outre, l’esclavage n’est pas criminalisé. Il faut sensibiliser les décideurs, que ce soient les cadres ou encore les juges, au sujet de l’esclavage qui de fait a existé ici depuis 1200 ans, même si les gens ne sont pas conscients de cette histoire. En outre, les conditions matérielles des esclaves doivent être améliorées. On ne peut pas les sortir de la dépendance absolue et les abandonner. On veut aider les gens avec l’éducation, la santé et de formation pour un travail adéquat.»

Selon Romana, «Quand vous êtes un esclave, on vous endoctrine à penser que vous n’êtes rien d’autre qu’un esclave, un sous-homme, alors vous n’avez aucune notion de liberté. Une fois que les esclaves sont libérés, ils ne savent pas quoi faire, ils attendent des instructions, ils sont complètement perdus: si ces esclaves n’ont rien fait d’autre que de s’occuper des troupeaux, ils seront complètement désorientés une fois arrivés dans un bidonville dans un centre urbain.»

Beaucoup d'enfants se font enlever, devenant par la suite des esclaves pour le reste de leur vie

Beaucoup d’enfants se font enlever, devenant par la suite des esclaves pour le reste de leur vie

2) Le traffic humain et la servitude dans les pays industrialisés

J’ai rencontré une fois une ghanaienne, qui avait versé de l’argent à un passeur ou trafiquant humain, avait traversé le Sahara à pied, dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe, et s’est finalement rendue en Hollande. Une fois arrivée, cependant, elle n’a pas trouvé le bon emploi qu’on lui avait fait miroiter : elle a été exploitée plutôt comme esclave sexuelle. Je l’ai rencontrée par hasard dans un train; elle m’a raconté toute sa vie.

À Paris, j’ai récemment parlé à Sophia Lakhdar, directrice du Comité contre l’esclavage moderne. Elle a évoqué les conditions d’esclavage en France, en particulier au foyer.

«Il n’y a pas d’esclavage par ascendance en France. La durée de l’esclavage n’est pas déterminée. Il y a une différence de statut et de condition. Le degré de dépersonnalisation n’est pas aussi important que chez les personnes qui sont complètement soumises pour la vie entière. On peut parler plutôt de servitude. En France, on ne sait pas le nombre de personnes en état de servitude. C’est quelque chose de caché. Deuxièmement, les personnes vivant en servitude font de l’auto-censure. Que la personne soit mineure, en situation irrégulière, handicapée physique ou mentale, l’employeur profite de leur vulnérabilité. Cela risque de vous surprendre, mais ce sont plutôt les femmes au foyer qui recrutent, qui transportent, qui exploitent ces travailleurs en servitude. Dans un contexte de crise économique, de restriction du champ de l’emploi et de pauvreté, il est inévitable que l’esclavage et la servitude vont en augmentant. »

Dans des blogues à l’avenir, je compte bien revenir sur ce sujet.

http://www.antislavery.org/english/what_we_do/default.aspx

http://www.esclavagemoderne.org/

Le trafic humain est un problème important au Canada

Le trafic humain est un problème important au Canada

7 commentaires pour L’esclavage moderne - I

  • It is amazing how slavery is allowed to continue in the 21st century.
    Countrys should be more ontop of this.I am from Africa and remembering what happened to black slavery in those days sometimes still bring tears to my eyes. It is very sad.

  • Les prêches en milieu haratine, en Mauritanie, et la manipulation idéologique

    L’esclavage, en Mauritanie, est bâti sur une idéologie qui se nourrit de règles islamiques et de coutumes. Les Imams, les Cheikhs, les Saints, les Chérifs (descendants du prophète), les Marabouts, alimentent constamment cette idéologie par la poésie, les adages, les dictons, les proverbes, la littérature parareligieuse, etc.. Les prêches sont un lieu privilégié pour répandre l’idéologie esclavagiste.

    En septembre 2005, Cheikh Tijani Ould El Hadi Ould Maouloud Vall[1] de la confrérie tijania, membre de la tribu Idaïghib, par son père, et Idaouali, par sa mère, a donné un prêche dans une modeste mosquée des Oulad Aïd à Oum El Ghoura. Ce village se situe dans la région du Trarza, département de R’kiz, arrondissement de Tékane.

    L’auditoire n’était composé que de haratine. Cheikh Tijani tenait, en hassania, les propos suivants :

    « Eli dawre messsal’hou

    Yikhdem messalih El bidhane »

    Ce qui veut dire en français :

    « Celui qui cherche ses intérêts

    N’a qu’à s’occuper des intérêts des Maures. »

    Ce message était noyé dans un prêche, supposé se centrer sur le religieux. Or, ce prêche incite les Haratine à accepter la domination maure et privilégier les intérêts arabo-berbères. En réalité, derrière l’Islam se cachent des intentions politiques qui visent à sauvegarder la suprématie maure, sur le plan économique, politique et social. C’est pour maintenir la domination maure que les mosquées dans les milieux haratine (Adouaba, campements, etc.) sont dirigées par des Arabo-berbères.

    Les haratine qui refusent la soumission à l’ordre maure sont menacés d’être destinés à l’enfer après leur mort par les prêcheurs arabo-berbère.

    Les Maures utilisent la religion pour maintenir les Haratine sous leur joug. « On retrouve dans toutes les tribus maures une ‘révélation’ onirique d’un grand Saint, adaptée différemment selon les familles maraboutiques, et que chaque enfant apprend très tôt. Le marabout raconte qu’après la mort d’un esclave pieux, il a vu en rêve cet esclave se partager en deux, moitié neige et moitié feu. Exprimant sa surprise, il interroge l’esclave, qui lui répond : ‘ j’ai été condamné à ce Purgatoire éternel, car j’ai rempli les obligations de Dieu et négligé celle de mon maître, voilà ma récompense’ »[2]

    C’est pour mettre fin à cette manipulation idéologique que nous défendons, dans notre thèse intitulée « L’abolition de l’esclavage en Mauritanie et les difficultés de son application »,[3] l’idée de création de moquées, de mahadra, de confréries dirigées par des haratine.

    Mohamed Yahya Ould Ciré

    Président d’AHME

    [1] Cheikh Tijani Ould El Hadi Ould Maouloud Vall est un ancien agent de la Banque Centrale de Mauritanie au sein de laquelle il a travaillé, au moins, dix ans. Dès la mort de son père qui était un chef spirituel, dans les années 1980, il a pris la place de ce dernier. Bien qu’ayant un certain degré d’instruction ( 1ère A du lycée de Nouakchott), et ayant servi l’Etat, il est aujourd’hui en train de reproduire les pratiques esclavagistes et racistes, dignes des plus illettrés de Mauritanie. Son comportement est pire que celui de son père El Hadi

    [2] Hormatallah ( Abdallahi), « Le cri de l’esclave, mécanisme et enjeux d’une domination » in Regards sur la Mauritanie, L’Ouest africain, Cahiers d’études pluridisciplinaires, vol n°4, 2004, Editions l’Harmattan

    [3] Université Paris II, Bibliothèque Cujas

    http://www.haratine.com

  • amadou diallo

    I appreciate deeply; the same situation is current in the north-east of Sénégal (Fouta and Gadiaga).
    Descent-based slaves in this area organize themselves to fight against that old practice.
    I thing that the organisations in all these countries have to join their forces to “kill the beast.”
    BEST

  • admin

    Thank you for your comments Amadou. I will definitely return to this important subject. George

  • je trouve cet article tres interresant. je reviendrai suremenent sur ce site. bon courage

  • Merci pour cet article. Je recherchai principalement pour l’esclavage sexuel des enfants et des adolescents mais je suis bien contente d’être tombée sur ce texte. Il est très complet !

  • admin

    Merci de votre message, je compte revenir à ce sujet bientôt. L’esclavage contemporain est un scandale dont presque personne au monde ne parle - préférant laisser les esclaves, et même des peuples entiers, en servitude - et ce, au 21e siècle! Heureusement qu’il existe des ONG courageux ainsi que d’anciens esclaves, tels le Soudanais d’origine Simon Deng, qui se mobilisent pour aider ces pauvres gens. Bien à vous, George

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