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Détenu 18330-424, ou la saga de Conrad Black

La Cour suprême des États-Unis entendra l’appel de Conrad Black vers la fin de 2009, presque deux ans après la condamnation originale de l’ancien baron de la presse pour fraude et entrave à la justice.

Encore aujourd’hui, j’ai beaucoup de mal à l’imaginer comme le détenu 18330-424. Et pourtant, je crois que son appel – interjeté auprès de la Cour suprême – a peu de chances d’aboutir. Si la Cour suprême a accepté d’entendre l’appel, c’est dans le but de clarifier un seul point de droit – la doctrine des « services honnêtes » - une doctrine qui a peu à voir avec Lord Black de Crossharbour lui-même.

En attendant, les juges de la Cour suprême ont refusé de libérer M. Black sous caution, tout en recommandant qu’il fasse la demande d’une libération conditionnelle auprès d’un tribunal inférieur, ce qu’il vient tout juste de faire. Alors, à moins d’obtenir une libération sous caution, il semble possible, voire probable, que M. Black devra purger 85% de sa peine de six ans et demi de prison, ne sortant de prison qu’autour de septembre 2013.

Entre 2002 et 2007, j’ai appris à bien connaître M. Black, alors que j’écrivais une biographie non autorisée de l’ancien baron de la presse. Je me suis rendu dans ses fastueuses demeures à Londres et à Toronto, j’ai visité le boulevard des milliardaires à Palm Beach, et je l’ai interviewé dans ses anciens bureaux corporatifs à Toronto et à New York. De plus, en 2007, j’ai assisté à son procès criminel, à Chicago. Jusqu’à la tombée du verdict, j’ai bien été l’un des rares journalistes à défendre de façon explicite le principe de la présomption de son innocence.

Conrad Black & George Tombs (Toronto, 2006)

Conrad Black & George Tombs (Toronto, 2006)

L’on me demande souvent si je suis heureux ou plutôt malheureux de le voir derrière les barreaux. En fait, je ne suis ni heureux, ni malheureux. À titre de biographe, mon rôle a été d’être aussi juste que possible, sans trop m’impliquer au niveau personnel. Je connais la vie carcérale et pour cette raison ne souhaiterais à personne de se trouver derrière les barreaux. Mais notre société croule sous le poids de crimes économiques. Que justice soit faite. Des peines de prison sont donc inévitables.

Or, dans l’ensemble, certains aspects de la saga de Conrad Black m’étonnent toujours.

- Entre Conrad Black et son ancien bras droit David Radler, c’est bien M. Radler qui a fait preuve de pragmatisme – il a négocié une entente avec la justice américaine, a accepté de restituer 72 millions de dollars, a purgé une peine relativement légère, et est de retour à Vancouver, où il continue à diriger des journaux.
- En offrant à M. Black une tribune régulière dans ses pages, le National Post de Toronto a nivelé les normes journalistiques par le bas – en effet, à quoi bon laisser un condamné le soin de rédiger des chroniques derrière les barreaux, ainsi que l’occasion de continuer à se justifier auprès du grand public?
- J’ai été surpris de constater que bon nombre de mes lecteurs trouvent injuste que M. Black reste aussi longtemps en prison, alors que tant d’autres magnats hautement corrompus restent indemnes. Par contre, d’autres lecteurs me disent qu’ils sont satisfaits de voir M. Black en prison.
- M. Black refuse toujours d’accepter quelque responsabilité publique que ce soit pour sa gestion désastreuse de Hollinger International - la façon dont 1,5 milliards de dollars de valeur actionnariale ont été ratissés en un immense tas, comme des feuilles d’automne, et brûlés. L’empire a été démantelé. M. Black et certains anciens collaborateurs devront faire face à des poursuites civiles réclamant plusieurs milliards en dommages et intérêts. Le dernier quotidien de l’empire, le Chicago Sun-Times, a déposé une demande pour la protection de la faillite sous le chapitre 11, alors que l’Internal Revenue Service (le fisc américain) revendique plus de 608 millions de dollars en impôts impayés qui remontent à l’époque où Black et Compagnie en dirigeaient les destinées. Les seules personnes à avoir profité de la situation semblent être les avocats.

« En dedans » depuis 15 mois déjà, M. Black doit connaître des moments de rage, d’angoisse profonde et de perplexité. Comme 2013 autres détenus à la prison à basse sécurité Coleman, il se fait surveiller 24h sur 24h, dans une cellule alvéolée sans plafond. De plus, il se fait encadrer de façon rigoureuse. À toutes fins pratiques, il n’a aucun espace vital, aucune intimité. Même s’il peut enseigner derrière les barreaux, c’est toujours au salaire de départ de 12c de l’heure. Il faut se lever toujours à 6h00, prendre le déjeûner au mess de la prison, travailler de 7h30 à 15h00, et se présenter pour le décompte des détenus sept fois par jour.

Quand j’entends qu’il a parachevé un nouveau manuscrit sur son sujet préféré – lui-même – je me dis que c’est du Black du meilleur cru. Au moment de la publication, il pourra descendre en règle un tas de gens qui, avant la tombée du verdict, n’ont pas défendu la présomption de son innocence.

À quoi bon écrire un tel livre? Ce sont les actes qui ont coulé M. Black, beaucoup plus que les paroles. Disons que les paroles n’ont pas aidé.

En écrivant mon propre livre, j’ai appris que M. Black est un homme très complexe, d’une force de personnalité à toute épreuve, tour à tour charmeur, rusé, impitoyable et manipulateur. Toutefois, depuis le verdict, dûment confirmé en appel, je vois M. Black comme un homme peu judicieux qui se repaît d’illusions, un homme détruit finalement par trois des sept péchés capitaux – l’orgueil, l’avarice et l’envie (la soif du pouvoir).

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Ce blogue inaugure la catégorie Justice du site Evidentia. Si vous voulez lire le premier chapitre de mon livre Le baron Black, veuillez consulter la catégorie Publications de ce site web.

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