Montréal et les changements climatiques
Je trouve la couverture médiatique des changements climatiques à la fois harassante, apocalyptique et futile. Je suppose que la peur aide à vendre les journaux.
D’une part, nous courons d’une sombre prédiction à l’autre; on nous dit que les changements climatiques sont irréversibles; il est presque trop tard pour faire quoi que ce soit, alors pourquoi agir, si nous sommes de toute façon condamnés à l’enfer?
D’autre part, certains nient jusqu’à l’existence des changements climatiques.
En fait, les changements climatiques ne datent pas d’hier. Ils constituent un leitmotiv au cœur des plus importantes migrations humaines.

L’image* ci-dessus, créée à partir de deux photos par ma fille Iona Fournier-Tombs, montre des bélugas nageant devant la ligne des toits de Montréal – à partir du belvedère Kondarionk au mont Royal qui surplombe la ville. Cette image ne cherche pas à représenter Montréal comme une Nouvelle Atlantide, ville mythique située au fond de l’océan! Bien au contraire, l’image sert à rappeler qu’il y a 13 000-10 000 ans, le Montréal d’aujourd’hui, ainsi qu’une bonne partie de la vallée de l’Outaouais-St. Laurent et les basses terres du nord du Vermont, se trouvaient au fond de la mer de Champlain – une mer saumâtre d’une profondeur de 150 mètres, et d’une superficie de 55 000 km ², soit environ la superficie des lacs Supérieur et Huron réunis. En fait, la mer de Champlain était cernée par l’arche de Frontenac, dans l’est de l’Ontario, les monts Adirondacks dans l’État de New York, et les sommets des Appalaches du Québec, dans les Cantons de l’Est. Cette mer n’a pas existé très longtemps – environ 3000 ans seulement – presqu’aussi longtemps que le laps de temps entre la chute de Troie, telle que relatée par Homère, et notre époque. Mais si on la considère à l’échelle de la mémoire humaine, la mer de Champlain a existé longtemps.
J’aime bien imaginer mes ancêtres algonquiens, pagayant autour du sommet à peine visible du mont Royal (83m au-dessus du niveau de la mer à l’époque, 233m aujourd’hui), prêt à harponner un béluga, naviguant entre des icebergs produits plus au nord par la calotte glacière laurentienne, cette prodigieuse masse de glaces d’une épaisseur de trois kilomètres. Bien-sûr, personne ne peut affirmer qu’il y avait des canoteurs proto-algonquiens autour du mont Royal à l’époque de la mer de Champlain, car on ne peut faire remonter la langue « proto-algonquienne » au-delà de 2500 ou 3000 ans avant notre ère. Mais les baleines étaient bien là. Le fossile d’une baleine boréale de 50 tonnes a été retrouvé juste à l’ouest d’Ottawa, alors que « Charlotte, la baleine du Vermont » - un béluga - a été déterrée en 1849, entre Burlington et Rutland, sur la rive orientale du lac Champlain.
La calotte glacière laurentienne a enfin reculé, et en raison de l’ajustement post-glacial, le bassin au fond de la mer de Champlain a commencé à se soulever. Autrefois écrasée à cet endroit par les glaciers (dépression isostatique), la croûte terrestre s’est mise à se rehausser.
Je me dis qu’à l’époque, un aborigène pagayant sur la mer de Champlain se serait dit « puisse cette mer me fournir de la viande de baleine, et pour toujours. » Mais à la retraite des glaciers, tellement d’eau de fonte se déversait dans la mer, qu’elle s’est transformée en lac d’eau douce, avant de s’écouler dans l’océan, au-delà de la ville actuelle de Québec. Cela a créé de nouvelles opportunités – les lacs post-glaciaires et les sols riches en argile de la vallée du Saint-Laurent qui sont particulièrement bons pour l’agriculture.
Lorsque, de nos jours, j’entends parler de changements climatiques, je ne vois pas d’autre site ayant connu des changements aussi radicaux que le site de Montréal – d’abord écrasé par le poids immense de trois kilomètres de glaces, perdu tour à tour au fond d’une mer et d’un lac, ensuite révélé au grand jour dans une plaine verdoyante.
La vérité, c’est que les changements climatiques, même à l’échelle de notre espérance de vie, sont incontournables. Ils sont faciles à mesurer. Nous, les humains, y avons certainement contribué. Je doute fort que nous soyons en mesure d’inverser des processus planétaires d’une telle ampleur.
Notre espèce a été tour à tour opportuniste, capable d’adaptation, pleine de créativité, tentée d’exploiter à outrance et parfois de détruire avec brutalité. Mais nous avons toujours continué à espérer en l’avenir de notre espèce. Au lieu de piller la planète, comment restaurer l’équilibre avec la nature, conserver l’énergie, entamer le virage vers les ressources renouvelables? Comment nous préparer aux futurs changements environnementaux?
Dans les blogues à venir, Evidentia entend bien aborder ces questions.
* La photo de la ligne des toits de Montréal – à partir du belvedère – a été prise par David Iliff. Le fichier de cette photo provient de WikiMedia Commons et peut être utilisé par d’autres projets.