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Conrad Black – IV

Conrad Black pourrait-il être acquitté de fraude, ou pourrait-il plutôt devoir purger encore trois ans en prison?

Conrad Black pourrait-il être acquitté de fraude, ou devrait-il plutôt purger encore trois ans en prison?

Beaucoup de gens se demandent ce qui va se passer, maintenant que la Cour suprême américaine a invalidé la condamnation de Conrad Black pour fraude (comme elle a statué que la loi sur les «services honnêtes» a été mal appliquée lors du procès criminel de M. Black, en 2007). La Cour suprême a donc renvoyé l’affaire à la Cour d’appel du 7e circuit, à Chicago.

Les juges de la Cour d’appel, qui est présidée par le juge Richard Posner, vont-ils statuer que la condamnation de Conrad Black pour fraude a été obtenue de façon préjudiciable (le jury ayant reçu des instructions erronnées)? Dans ce cas, la Cour va-t-elle être obligée, en conséquence, d’acquitter M. Black des trois chefs de fraude?

Ou les juges vont-ils plutôt statuer que lors de son procès criminel en 2007, le gouvernement américain a établi suffisamment de preuves de fraude conventionnelle pour confirmer la condamnation pour fraude de M. Black, ce qui impliquera forcément son retour en prison?

L’on peut se faire une idée de ce qui risque de se passer, en lisant la décision du juge Posner, en date du 25 juin 2008, lors de l’appel précédent de M. Black.

Le juge Richard Posner est une sommité américaine en matière de criminalité économique

Richard Posner est juge à la Cour d’Appel à Chicago

Le juge Posner est une sommité américaine en matière de criminalité économique. Dans son jugement de 2008, il a écrit: «Hollinger avait une filiale dénommée APC, qui possédait un certain nombre de journaux que [Hollinger] était en train de vendre. Lorsqu’il n’en restait qu’un seul à vendre – un hebdomadaire à Mammoth Lake, en Californie (dont la population était de 7.093 en 2000, l’année précédant la fraude) – le défendeur [Mark] Kipnis, conseiller juridique  de Hollinger, a préparé et signé au nom de l’APC une entente visant à verser aux autres défendeurs [Conrad Black, Peter Atkinson et John Boultbee], de même que David Radler, un autre dirigeant de Hollinger et un actionnaire important de Ravelston [une société de portefeuille contrôlée par Conrad Black, dans laquelle David Radler détenait une part minoritaire importante] la somme de 5,5 millions de dollars en échange d’un engagement de leur part de ne pas rentrer en compétition avec l’APC pendant les trois ans suivant leur départ de Hollinger. Cet argent a été versé ….

«Même si Hollinger est une société publique à la fois grande et complexe, aucun document n’indique que le versement de ces 5,5 millions de dollars a jamais été approuvé par la Société ou inscrit dans ses livres comme ayant été crédité à son compte de frais de gestion. Les chèques ont été payés par l’APC, même si la poursuite a établi que les défendeurs n’avaient aucun droit à des frais de gestion provenant de cette dernière société, ces chèques ayant  été antidatés à l’année au cours de laquelle l’APC avait vendu la plupart de ses journaux … Et tandis que les frais de gestion étaient censés être versés à Ravelston ainsi que sur un compte de frais de gestion, les paiements ont été faits directement aux défendeurs à titre personnel et provenaient du produit de la vente de journaux. Ces derniers faits rendent encore plus invraisemblable la supposition consistant à prétendre que ces paiements directs versés aux défendeurs ont été versés afin que Hollinger puisse régler une dette envers eux…

Lorsque l'APC a versé ces frais dans le cadre d'une entente de non-concurrence, il ne lui restait qu'un seul journal, à Mammoth Lake, Californie (population 7,093)

Lorsque l’APC a versé ces frais «dans le cadre d’une entente de non-concurrence», il ne lui restait qu’un seul journal (tirage payé net moyen en octobre 2001: 5974), à Mammoth Lake, Californie (population 7093, altitude 2363m)

«Qui plus est, les défendeurs ont omis de divulguer le montant de 5,5 millions de dollars en paiements dans le rapport 10-K qu’ils étaient tenus de déposer annuellement à la Securities and Exchange Commission [la Commission fédérale des valeurs mobilières, aux États-Unis.] Et ils ont fait en sorte que Hollinger représente à ses actionnaires de façon erronée que les paiements avaient été effectués afin de satisfaire à une condition de clôture.

«Bien d’autres preuves de la fraude ont été établies, mais ce n’est pas pertinent de rentrer dans tous ces détails… La poursuite a établi la preuve d’une fraude conventionnelle, c’est-à-dire, un vol d’argent ou d’autres biens de Hollinger au moyen de déclarations et d’omissions trompeuses qui équivalent à de la fraude, en violation de la loi 18 USC § 1341. United States v. Orsburn, 525 F.3d 543, 545-46 (7th Cir. 2008). Mais le jury a également été informé qu’il pouvait condamner les défendeurs sur la base d’un complot qu’auraient commis ces derniers en vue de priver Hollinger et ses actionnaires de leur droit intangible aux services honnêtes des officiers, administrateurs et actionnaires de référence de Hollinger, ‘pourvu que l’objectif de ce complot ait été l’enrichissement personnel.’ Dans le cas présent, c’est bien cette directive qui fait l’objet de l’appel …

«Donc, si le jury a conclu qu’un tel détournement s’était produit, cela signifierait que les parties défenderesses, ayant d’une part privé leur employeur de son droit à leurs services honnêtes et d’autre part obtenu de l’employeur de l’argent en conséquence, seraient coupables de ces deux types de fraude… Il arrive très fréquemment qu’un seul acte viole deux lois criminelles à la fois… Les défendeurs ne contestent pas le fait qu’ils aient cherché l’enrichissement personnel. Mais ils ont prétendu que cet enrichissement était au seul dépens du gouvernement du Canada… En fait, leur argumentation est du type ‘dans le cas où il n’y a aucun dommage, il n’y a aucun mal non plus.’ Généralement, de tels arguments ne sont pas considérés très convaincants en matière pénale …

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«Une erreur dans les directives au jury est soumise à la doctrine de l’erreur inoffensive… Les tribunaux d’appel ne se sont pas entendus sur la question de savoir si le fait de présenter une théorie [dans ce cas, une théorie illégale] des services honnêtes peut y être ou ne pas y être soumis… Mais il y a une grande différence entre, d’une part, le fait de donner une directive qui omet une qualification qui serait requise afin de la rendre valide sans aucune ambiguïté, et d’autre part, le fait de soumettre une affaire à un jury sur la base d’une théorie erronée de la responsabilité pénale … Si le jury avait estimé que les paiements dans le cadre de ces ententes de non-concurrence étaient en réalité des frais de gestion réellement dus aux défendeurs, comme le prétendaient les défendeurs eux-mêmes lors du procès, le jury les aurait acquittés.

«Si l’on avait demandé au jury de rendre un verdict spécial faisant une distinction nette entre les deux types de fraude, et si en rendant son verdict le jury avait indiqué que les accusés n’étaient pas coupables d’une fraude pour services honnêtes, il n’y aurait aucune raison de remettre la directive en question. Les défendeurs n’étaient pas tenus de demander un verdict spécial. Mais dans cette affaire, il y a un détail intriguant: le gouvernement a demandé un verdict qui obligerait le jury à formuler des conclusions distinctes au sujet de la fraude monétaire et de la fraude pour services honnêtes. Les défendeurs s’y sont opposés, car ils voulaient obtenir un verdict général. En effet, ils ont voulu se réserver le droit de porter l’affaire en appel sur cette base, à une date ultérieure.»

Ma lecture de la décision du juge Posner est simple:

  • Il a statué que les preuves d’une fraude conventionnelle commise par M. Black ont été concluantes;
  • Il a statué que les preuves étaient suffisantes pour condamner M. Black;
  • Il a noté que les défendeurs ont cherché à combiner la fraude conventionnelle et la fraude des services honnêtes dans un seul verdict, afin d’avoir de meilleures chances de pouvoir faire appel de la condamnation à une date ultérieure;
  • Si le juge Posner gère la procédure d’appel cette fois-ci, et s’il est cohérent avec son jugement précédent, la condamnation pour fraude de M. Black est susceptible d’être confirmée.

Les enjeux sont très importants pour Conrad Black. S’il devait être acquitté de fraude, la Cour d’appel pourrait décider qu’il avait purgé assez de temps en prison pour entrave à la justice, ce qui voudrait dire que son séjour en prison serait bel et bien terminé, et qu’il serait libre de se concentrer sur tous les autres procès auxquels il participe, soit comme demandeur soit comme défendeur.

Toutefois, si sa condamnation pour fraude devait être confirmée, il aurait épuisé tous les recours. Par ailleurs, si je comprends bien sa situation, il serait obligé par contrat de remettre au Chicago Sun-Times les quelques 75 millions de dollars en frais juridiques que ce journal a avancés en son nom lors des procédures au criminel. Il n’a jamais fait appel de sa condamnation pour entrave à la justice : il pourrait donc lui rester trois ans de plus à purger en prison, à la fois pour fraude et entrave à la justice. De nouveau installé dans une cellule de prison, je crois bien que ces chances de réussite dans les nombreuses poursuites au civil diminueraient de façon vertigineuse.

Si Conrad Black devait être renvoyé en dedans, il lui faudrait longtemps avant de pouvoir profiter du bon air frais de Mammoth Lake, Californie - la ville associée à sa fraude présumée

Si Conrad Black devait être renvoyé en dedans, il lui faudrait attendre longtemps avant de pouvoir profiter du bon air frais de Mammoth Lake, Californie – la ville associée à sa fraude présumée

Conrad Black – III

Portrait de Conrad Black fait par Andy Warhol

Portrait de Conrad Black fait par Andy Warhol

Et si … Et si Conrad Black se faisait acquitter de fraude plus tard cette année, à la suite de son appel jusqu’en Cour suprême des États-Unis? Autrement dit, si l’invalidation par la Cour suprême de l’utilisation par la poursuite de la théorie des services honnêtes signifiait que la Cour d’appel de Chicago devait invalider sa condamnation pour fraude également? Dès lors, comment sa condamnation pour entrave à la justice aurait-elle encore un sens? (Cette dernière condamnation n’a pas fait l’objet d’appel.)

Je me pose ces questions parce que je me souviens du discours émouvant de Ron Safer, au sujet du pouvoir arbitraire du gouvernment, vers la fin du procès des quatre co-accusés chez Hollinger International (Conrad Black, Peter Atkinson, Jack Boultbee et Mark Kipnis). Selon mes notes, ce discours a dû avoir lieu le 26 juin 2007. M. Safer, avocat criminaliste d’une grande notoriété de Chicago, défendait M. Kipnis, un ancien avocat chez Hollinger International. (Condamné pour fraude, M. Kipnis a également porté en appel cette utilisation de la théorie des services honnêtes devant la Cour suprême des États-Unis.)

Je me souviens qu’en 2007, M. Safer a énuméré les stratégies gouvernementales: par exemple, le gouvernement envoie des lettres Wells (lorsque la Securities and Exchange Commission signifie qu’elle entend bien actionner des individus ou des entreprises); le gouvernement menace les individus de sanctions, de poursuites et encore de radiation; le gouvernement décide de ne pas convoquer des témoins clés; le gouvernement construit sa poursuite de la manière la plus dommageable possible; le gouvernement intimide les témoins afin d’obtenir des condamnations; le gouvernement exerce des pressions sur les témoins afin que ces derniers modifient leurs témoignages, les amenant presque à se parjurer.

Le gouvernement est parfois monolithique

Le gouvernement est parfois monolithique

«Pourquoi le gouvernement vous demande-t-il de prendre une décision critique, sur la foi d’informations incomplètes», lançait M. Safer au jury, «alors que nous [la défense] n’avons pas à prouver quoi que ce soit? … Les témoins se souviennent de ce qu’ils veulent et ils laissent tomber tout le reste. Pourquoi? Parce qu’ils ont été menacés, parce qu’ils appréhendent que la SEC commence à regarder les choses à la loupe, et lance finalement une action en justice contre eux …»

Et M. Safer de conclure, «la pression exercée par le gouvernement est vraiment redoutable. La meilleure manière de mettre à l’épreuve la force de caractère d’une personne n’est pas de savoir ce que cette dernière fait quand tout va bien, mais plutôt de savoir ce qu’elle fait quand tout va mal, quand elle est sujette à des pressions. Vous avez pu constater à quel point le pouvoir du gouvernement est redoutable, mais ce pouvoir atteint sa limite ultime devant la porte de la salle du jury.»

Le discours de M. Safer a certainement touché une corde sensible chez moi: le pouvoir gouvernemental aux États-Unis est effectivement à redouter, surtout dans un contexte où le taux de condamnation des procureurs fédéraux lors de procès criminels est de 95%. Le gouvernement met toutes les cartes de son côté.

En fait, malgré ce discours émouvant, Mark Kipnis a finalement été reconnu coupable de fraude, tout comme Conrad Black lui-même.

Avec le recul, il est clair que M. Black aurait dû contester les stratégies du gouvernement ainsi que l’utilisation de la théorie des services honnêtes dans un éditorial ou encore autour d’un verre pris avec un membre du Congrès. Mail il aurait dû le faire avant que ne se déclare la révolte de ses actionnaires, avant l’effondrement de sa réputation et ses finances, avant que n’existe même l’idée de lancer une enquête criminelle contre lui, sans parler de l’interminable cascade de procès. Ce matin, les journaux de Chicago nous apprennent que l’Internal Revenue Service –  le fisc, donc une autre agence du gouvernement américain – intente une nouvelle poursuite contre M. Black, réclamant 71 millions $ de prétendus arriérés d’impôts. Bien sûr, M. Black se défend vigoureusement: c’est son droit.

Avec le recul, il est clair que le temps pour M. Black de s’opposer aux stratégies du gouvernement n’était certainement pas après sa condamnation, une fois qu’il était déjà installée dans une cellule de prison. Manifestement, tout ce fiasco aurait pu être évité si le principal concerné avait montré plus de prudence. Après tout, comme on dit en anglais, mieux vaut être prudent cent fois que se faire tuer une fois.

Voilà pourquoi je me demande où et quand et pourquoi M. Black a perdu contact avec la réalité. Aurait-il accepté que son destin se joue sur un coup de dés?

Un coup de dées

Un coup de dés

PS: Tel qu’annoncé le 19 juillet 2010, Conrad Black sera libéré sous caution, en attendant la suite de son procès pour fraude.

Conrad Black – II

M. Black, M. Black, une petite question, M. Black...

M. Black, M. Black, une petite question, M. Black...

En 2007, j’ai eu la chance de couvrir le procès criminel de Conrad Black à Chicago, expérience que j’ai trouvée intéressante, notamment parce qu’elle m’a donné la chance de côtoyer tellement d’autres journalistes canadiens, américains et britanniques et de comparer leurs méthodes et perspectives.

Lorsqu’on me posait des questions en entrevue à l’antenne de CBS, CNN, PBS, BBC World ou de Radio-Canada (au réseau français), et je comparais ces questions à celles qu’on me posait en entrevue à CBC et à CTV (deux chaînes canadiennes-anglaises), je me suis rendu compte que partout au monde l’histoire de Conrad Black était considérée comme quelque chose de coloré mais d’une importance relativement mineure, sauf à Toronto, où M. Black était et demeure toujours une célébrité.

Au fur et à mesure que le procès de déroulait, des journalistes au Chicago Tribune et au Chicago Sun-Times, ainsi qu’aux grands quotidiens de Londres - The Independent, The Daily Mail, The Guardian et The Times – me demandait de leur expliquer les positions des différents médias canadiens sur Conrad Black. Comme Montréalais, ils me considéraient non seulement culturellement différent des Torontois, mais aussi indépendant. Cela m’a donné à réfléchir.

D’une part, ces journalistes de Chicago et de Londres n’avaient rien de naïf. Ils avaient couvert de nombreux procès criminels, et assisté à la chute de nombreux magnats des affaires, sans parler de dictateurs étrangers. Ils avaient du flair pour les bons sujets, savaient déterrer de nouveaux détails inédits et évoquer des personnalités hautes en couleur, mais ils prenaient une attitude cynique à l’égard du procès.

David Radler et Conrad Black ont bâti l'entreprise ensemble, et se connaissaient très bien, mais le sort qu leur était réservé était différent

David Radler et Conrad Black ont bâti l’entreprise ensemble, et se connaissaient très bien, mais le sort qui leur était réservé était différent

Selon ces journalistes de Chicago et de Londres, à partir du moment où M. Black, PDG d’une grande entreprise cotée en Bourse, a plaidé le Cinquième amendement (le droit de ne pas s’incriminer soi-même), puis s’est retrouvé devant le tribunal criminel, pour y faire face à un jury, tout était déjà fini. Ils ont formé une opinion de l’ampleur des manigances chez Hollinger International en se penchant sur le cas de David Radler, associé d’affaires depuis toujours de M. Black chez Hollinger International, et partenaire dans leur société de portefeuille privée Ravelston. M. Radler avait conclu une entente avec la justice américaine, avait plaidé coupable à une accusation de fraude, et avait remboursé à la SEC et au Chicago Sun-Times la coquette somme de 72 millions de dollars (selon une autre version, toutefois, l’entente restée confidentielle prévoyait le remboursement de 93 millions de dollars). Il a également dit que cela ne représentait que le début de son expiation, ce qui m’a rappelé un passage de la Bible.

Bien que M. Radler ait dit qu’il allait écrire un livre sur tout ce qui s’était passé, il a pratiquement disparu de la vue depuis sa libération de prison en décembre 2008, après dix mois seulement derrière les barreaux: de retour au travail, il dirige une chaîne de journaux. M. Radler est un homme pragmatique.

Une photo d'identité judiciaire de Conrad Black

Une photo d’identité judiciaire de Conrad Black

M. Black, quant à lui, est en quelque sorte un idéaliste, un homme imbu de lui-même qui cherche à rétablir son nom et à se défendre jusqu’au bout. (La Cour suprême américaine a récemment renvoyé son cas à la Cour d’appel à Chicago: je donnerais à M. Black une chance sur 20 de se faire acquitter dans cette ultime démarche judiciaire, mais force est de constater que même à 5%, il lui reste une petite chance.)

M. Black a purgé deux ans et quatre mois de sa peine, à la prison à basse sécurité Coleman, en Floride. A moins d’un rebondissement spectaculaire, il devra rester en taule jusqu’en octobre 2013.

Au cours de son procès criminel, il a traité ses procureurs de nazis. Il a même dit en entrevue au Guardian que la poursuite était «de la connerie … une farce … un scandale … une fraude totale … … À tous, j’envoie un message. Je dis simplement: C’est la guerre!»

Cette sortie à l’emporte-pièce ne pouvait guère contribuer à la défense de M. Black. Comment quelqu’un qui connaissait à la fois les médias (à titre d’ancien propriétaire de journaux) et le droit (puisqu’il détenait un diplôme en droit de l’Université Laval et un siège en tant que baron à vie et donc de législateur à la Chambre des Lords britannique), pouvait-il se nuire de façon aussi spectaculaire ? Comment quelqu’un qui n’arrêtait pas de se présenter comme un maître stratège pouvait-il courir après la défaite de cette manière? Même si j’ai écrit un livre sur lui, je suis toujours incapable de répondre à ces questions.

M. Black a effectivement placé beaucoup de messages stratégiques dans les médias de Toronto, comptant sur des amis de longue date, ses propres avocats, ses propres écrits dans le National Post, ainsi que sur les journalistes torontois toujours à la recherche de nouveaux angles (fussent-ils spéculatifs) pour réactualiser l’histoire .

Il est normal que certains journalistes de Toronto, comme l’épouse de M. Black, Barbara Amiel, ainsi que ses amis de longue date Mark Steyn et Brian Stewart, aient cherché à le défendre.

Un deuxième groupe de journalistes chevronnés, Peter Worthington et Allan Fotheringham, par exemple, en savaient probablement trop sur les Black pour être en mesure de rédiger un compte rendu impartial. Je mettrais dans une catégorie à part Peter C. Newman, historien des affaires par excellence et biographe de Black. Je me souviens qu’il m’a demandé pendant le procès si nous deux n’avions pas été dupés par M. Black, au point de croire en son génie.

Puis il y avait Steve Skurka, cet avocat criminaliste de Toronto perpétuellement bronzé et bien habillé, qui bloguait tous les jours et écrivait un livre sur M. Black. Il servait également d’analyste juridique pour la chaîne de télévision commerciale CTV. J’ai été surpris d’apprendre qu’il avait défendu la bande de motards les Hells Angels, dans une série de procès hautement médiatisés. Je doute fort que le fait de travailler pour les Hells soit une bonne référence si l’on veut commenter d’autres procès à la télé!

Il y avait un autre genre de pseudo-journaliste de Toronto, cet écrivaillon médiocre qui versait dans l’invective et l’exagération grossière, sans porter attention aux faits. Bon, passons!

Puis il y avait les journalistes plus sérieux, qui travaillaient pour le National Post, le Globe and Mail et d’autres publications. Une fois que leurs rédacteurs avaient décidé que Conrad Black était toujours une célébrité à Toronto, célébrité que les lecteurs se faisaient un malin plaisir de détester, ces journalistes devaient construire leurs reportages en mettant en évidence les critères journalistiques typiques de la presse écrite.

Ces critères journalistes sont: l’impact, l’actualité, l’importance, la proximité, la bizarrerie, le conflit et la fréquence (ou à la capacité à se renouveler). Remarquez bien que la «réalité» ne figure pas sur cette liste!

Les journalistes de Chicago et de Londres m'ont dit à quel point ils étaient étonnés par l'attitude des reporters de Toronto qui couvraient le procès

Les journalistes de Chicago et de Londres m’ont dit à quel point ils étaient étonnés par l’attitude des reporters de Toronto qui couvraient le procès

En même temps, ces journalistes de Toronto se trouvaient devant un dilemme, celui d’écrire du journalisme-célébrité à propos de M. Black, ce qui leur demandait de maintenir l’accès au principal concerné pendant le procès (ce qui exigeait une attitude de flatteurs), d’écrire parfois sur la façon dont M. Black et Barbara Amiel vivaient le procès et se présentaient en salle d’audience au lieu de rapporter ce qui s’y passait réellement, et donc de ramasser chaque miette que M. Black laissait tomber, tant que cette miette correspondait aux critères journalistiques que je viens de mentionner. Ce qui voulait dire qu’ils étaient en relation de dépendance, et non pas d’indépendance.

Je qualifierais le résultat final de «distorsion narrative». Ces journalistes rédigeaient des reportages à gros coups de pinceaux, choisissaient des preuves en fonction de leur impact narratif; rafraîchissaient le sujet en personnalisant les détails et en mettant en contraste différentes hypothèses quant à l’aboutissement éventuel du procès, et tenaient à réactualiser le sujet quitte à miser sur des aspects plutôt spéculatifs (telle chose avait des chances de se produire, telle chose n’avait aucune chance de se produire, que faire si telle chose arrivait, ce qui selon eux était supposé se passer, ce qui selon eux n’était pas supposé se passer).

Un détenu non-identifié avec Conrad Black, à la prison à basse sécurité de Coleman

Un détenu non-identifié avec Conrad Black, à la prison à basse sécurité Coleman

Voilà bien pourquoi l’histoire de David Radler est bel et bien terminée, alors que la saga de Lord Black fait toujours la une … à Toronto.

Il faut dire que c’était facile pour moi de couvrir le procès, puisque j’écrivais un livre, pas un article quotidien sur le procès: je n’avais qu’à attendre le verdict, pour décrire ce qui s’était passé. Lorsqu’on m’interviewait à la télévision pendant le procès, je rappelais aux spectateurs, avec lassitude, que nous sommes tous innocents jusqu’à preuve du contraire, ce qui a fait dire à certains intervieweurs que je défendais M. Black. Une fois le procès terminé, je commentais le verdict avec détachement, ce qui a fait dire à certains intervieweurs que je venais d’abandonner M. Black! En fait, j’ai gardé mes distances avec M. Black pendant le procès, lui manifestant des signes de courtoisie sans plus, chaque fois que je le croisais dans le couloir. Nous avons pris un dernier verre au Ritz, quelques jours avant la tombée du verdict: je lui ai dit à quel point les accusations contre lui étaient graves, combien je regrettais tout ce qui s’était passé, et à quel point j’admirais la façon dont ses enfants l’avaient soutenu pendant le procès.

Je ne crois pas que M.Black soit une célébrité malmenée qui mériterait un meilleur traitement. Je crois plutôt qu’à titre de PDG d’une grande entreprise américaine cotée en Bourse, il était responsable de tout faire pour diriger l’entreprise avec succès, en respectant la lettre de la loi et en maintenant des relations positives avec les employés et les actionnaires. À partir du moment où le chef de la direction d’une entreprise de cette importance se retrouve devant un jury dans un procès criminel, on ne peut ni renverser la vapeur ni récupérer la position déjà perdue. Il est trop tard.

Je dirais même que dans la couverture habituelle de la saga Black dans la presse torontoise, une constatation primordiale brille par son absence, à savoir que M. Black a une bonne part de responsabilité pour ce qui s’est passé chez Hollinger International. Mais cette constatation est avant tout morale.

La justice est aveugle. Attendons de voir comment finissent les choses en cour d’appel.

La justice est aveugle

La justice est aveugle

Conrad Black – I

Conrad Black pendant son procès à Chicago

Conrad Black pendant son procès à Chicago

Il y a trois ans, j’ai rédigé une biographie non-autorisée de Conrad Black (Le baron Black, aux Éditions de l’Homme, 2007). L’on me demande souvent d’évaluer les chances que monsieur Black soit acquitté sur toute la ligne ou soit relâché de prison avant la fin de sa peine actuelle, prévue pour le mois d’octobre 2013. (Il a déjà purgé deux ans et quatre mois de sa peine.) Par exemple, on m’a posé cette question lors de deux entretiens récents, à l’antenne de RDI et de CBC-TV.

Encore maintenant, j’ai du mal à imaginer Conrad Black comme le détenu 18-330-424, à la prison à basse sécurité Coleman en Floride, entouré de quelques 1000 autres détenus, dont la plupart ont été condamnés pour trafic de drogue ou possession d’armes à feu illégales (fusils de chasse tronçonnés, mitrailleuses montées sur des trépieds, pistolets munis de silencieux). J’essaie de l’imaginer installé avec un autre détenu dans une miniscule cellule (faisant 2,4m par 2,7m, ou 8 pieds par 9 pieds), qui elle-même fait partie d’un réseau alvéolé arrangé en forme de ruche d’abeilles, sans plafond, sous la surveillance continue des caméras vidéo.

La prison Coleman, en Floride

La prison Coleman, en Floride

21% des détenus dans le Midwest américain disent avoir subi des pressions sexuelles derrière les barreaux, alors que 7% disent y avoir été violés. La prison est en milieu effroyable, où les gardiens sont tout aussi endurcis que les détenus.

J’essaie d’imaginer une journée typique de monsieur Black: il se lève à 6h00 du matin, prend son petit déjeûner dans le mess, et doit se présenter sept fois par jour dans la cour de la prison pour le décompte des prisonniers, effectué par des gardes brandissant des douze. Il doit travailler de 7h30 à 15h00. Tout y est contrôlé et surveillé, y compris ses visites et appels téléphoniques de même que sa correspondence. Bien-sûr il se tient au courant des dernières démarches effectuées par ses avocats. De temps à autre, il rédige une chronique pour le National Post, quotidien de Toronto, ou pour quelque autre publication conservatrice d’Amérique ou de Grande-Bretagne. Des fois il fulmine dans ces écrits contre la justice américaine, qu’il qualifie de corrompue, injuste, inefficace, etc. Il ne s’agit pas d’un prisonnier typique.

En dedans

En dedans

J’ai appris à bien connaître monsieur Black: je l’ai interviewé dans ses bureaux et demeures à New York, Toronto et Londres, de même qu’à l’hôtel où il a logé pendant son procès à Chicago. Au point culminant de sa carrière (vers 2000), il contrôlait un empire de presse mondial ayant quatre millions de lecteurs quotidiens, et des titres prestigieux tels que le Daily Telegraph de Londres. Il avait de la poigne financière et politique. Après tout, c’était en octobre 2001 qu’il est devenu baron de bon droit, et qu’il a pris sa place dans la Chambre des Lords, la Chambre haute du Parlement britannique. Selon Rupert Murdoch, monsieur Black devait être milliardaire (en dollars) vers la fin des années 1980.

Quelle déchéance depuis ce temps-là! Voilà quelqu’un qui avait tout. Comment a-t-il pu tout perdre, se faisant condamner pour fraude et entrave à la justice? Pour moi, monsieur Black est un homme très complexe, d’une force de personnalité à toute épreuve, tour à tour charmeur, rusé, impitoyable, manipulateur et d’un orgueil démésuré. C’était tout un défi pour moi que de rédiger sa biographie, tout en continuant à le rencontrer pour effectuer des entretiens, et en protégeant jalousement ma propre indépendance éditoriale. Depuis la publication de mon livre, j’ai dû relever un autre défi: celui d’accorder des entretiens à 18 chaînes de télévision, alors que j’étais tour à tour furieux et attristé de constater à quel point il était lui-même l’auteur de sa propre destruction.

Monsieur Black, lors de l'audience à Chicago portant sur sa peine

Monsieur Black, lors de l’audience à Chicago portant sur sa peine

Mais ce qu’il y a de plus difficile, lorsqu’on écrit au sujet de monsieur Black, c’est de démêler les faits de ses propres prétentions, car il arrive toujours à attirer l’attention sur lui, à contrôler le récit de sa vie.

Peu de temps avant son incarcération, il a parachevé un manuscrit de 200.000 mots (l’équivalent en version imprimée de quelques 800 pages). Ce manuscrit attend publication à Toronto. Le sujet? Tout ce qu’il a pu vivre depuis la sortie du premier tome de son autobiographie, en 1993. Et il continue à influencer ce qu’on veut bien écrire à son sujet, dans la presse écrite à Toronto. Par exemple, plus tôt cette semaine, une chroniqueuse au Globe and Mail a affirmé qu’il fallait dorénavant s’occuper de la réhabilitation de monsieur Black, ajoutant qu’il méritait d’être relâché dans les meilleurs délais. Quelques jours auparavant, un journaliste au National Post avait dit qu’il était temps pour monsieur Black de reprendre  sa place au sein de l’establishment canadien. Tout récemment, un journaliste de CBC-TV m’a demandé ce qui l’attendait en dehors de la prison, comme s’il était littéralement sur le point d’être libéré. Les bras m’en sont tombés, je suis resté bouché bée pendant dix secondes, et j’ai demandé que l’on répète la question.

Pour moi, la vraie question est plutôt la suivante: comment réhabiliter quelqu’un qui n’éprouve aucun remords, qui se présente toujours comme une victime lésée? A force de l’écouter, on pourrait croire qu’il s’agit d’un héros romantique, d’un magnifique buck solitaire dans une clairière, dévoré par une meute de loups.

Un beau buck dévoré par une meute de loups

Un beau buck dévoré par une meute de loups

La Cour d’appel de Chicago devra se pencher sur le cas de monsieur Black afin de déterminer si, d’une part, le verdict de culpabilité a été influencé  de façon préjudiciable par l’invocation de la théorie de services honnêtes, ou si, d’autre part, la poursuite a apporté suffisamment de preuves, en invoquant d’autres théories pour justifier la condamnation et l’incarcération de monsieur Black pour fraude et entrave à la justice.

A mon avis, ce que l’on veut bien dire à Toronto au sujet de Conrad Black a très peu d’impact sur l’aboutissement des choses à Chicago. Monsieur Black a probablement une chance sur 20 de sortir de prison avant la fin de sa peine. On ne voit pas les choses du même oeil à Chicago.

Après tout, M. Black n’est pas américain; il n’est pas une célébrité aux États-Unis, il n’y est pas considéré comme un homme admirable et encore moins comme une victime; personne ne fait campagne pour lui – il ne lui reste aucune base de pouvoir là-bas; l’ancien quotidien de monsieur Black, le Chicago Sun-Times, a déjà été obligé de verser plus de 100 millions de dollars en frais juridiques pour le défendre, et le jour où sa condamnation était définitivement confirmée, monsieur Black se trouverait dans l’obligation de rembourser cette somme au quotidien (personnellement, je crois qu’il poursuivrait le Sun-Times pour éviter de devoir rembourser cette somme), alors que si jamais il devait être acquitté en bout de ligne, le Sun-Times devrait renoncer à tout remboursement de sa part; de plus, le Sun-Times est un quotidien américain important ayant de nombreux alliés tant en milieu politique qu’économique…

Dans sa récente décision sur monsieur Black, la Cour suprême des États-Unis a renvoyé le lecteur à la décision plus détaillée qu’elle a prise sur l’ancien chef de la direction d’Enron, Jeffrey Skilling. D’après moi, si monsieur Skilling devait sortir de prison avant d’avoir purgé sa peine actuelle de 24 ans, il y aurait des émeutes dans les rues. Comme la Cour suprême utilise le même raisonnement juridique dans sa décision sur monsieur Black que dans celle portant sur monsieur Skilling, pourquoi l’aboutissement final, en appel, serait-il différent dans l’affaire Black?

C’est dans ce contexte que je cherche à m’expliquer ces élans de sympathie récurrents pour monsieur Black dans la presse écrite conservatrice de Toronto.

Le National Post, un quotidien de Toronto fondé par Conrad Black

Le National Post, un quotidien de Toronto fondé par Conrad Black

Old Harry – III

Dans ce troisième blogue au sujet du champ pétrolifère et gazier Old Harry, j’aimerais parler de l’état général du golfe du Saint-Laurent. Il faut que nous agissions dès maintenant pour empêcher que la zone morte existante au fond du golfe ne prenne de l’expansion, à l’exemple de certaines parties du golfe du Mexique. Par zone morte,  j’entends une condition de l’océan où aucune vie aquatique ne peut survivre en raison de la pollution extrême et du manque d’oxygène.

Dans les années 1530, les bancs de morue étaient tellement abondants qu'ils empêchaient Jacques Cartier d'avancer

Dans les années 1530, les bancs de morue étaient tellement abondants qu’ils empêchaient Jacques Cartier d’avancer

Évidemment, le golfe du Saint-Laurent n’est plus ce qu’il était. Dans les années 1530, au large du Cap-Breton, les bancs de morue dans le golfe du Saint-Laurent étaient si abondants que les navires de Jacques Cartier ne pouvait pas avancer. La morue est devenue une ressource phénoménale, exploitée à outrance par les pêcheurs, au point où les prises autour de Terre-Neuve (aussi bien du côté atlantique que du côté du golfe) sont passées d’environ 100.000 tonnes par an dans les années 1600, à 2.000.000 tonnes par an dans les années 1960. La pêcherie s’est effondrée, l’expansion de la population des phoques ne faisant que confirmer cette tendance.

Au milieu du 18e siècle, on a signale 100.000 morses dans une échouerie des îles de la Madeleine

Au milieu du 18e siècle, on a signalé 100.000 morses dans une seule échouerie des îles de la Madeleine

Les premiers habitants des îles de la Madeleine chassaient les populations de morses (qu’ils appellaient des vaches de mer): au milieu du 18e siècle, on a signalé dans une seule échouerie 100.000 morses. Ensuite, la chasse à l’échelle industrielle a grandement diminué cette population de morses, qui étaient convoitée à la fois pour l’ivoire et l’huile. De nos jours, il n’y a plus de morses aux îles de la Madeleine.

Au début du 19e siècle, l’ornithologue, naturaliste et peintre français et américain John James Audubon, a séjourné dans le golfe du Saint-Laurent, y faisant le portrait notamment du grand pingouin, qui a depuis été chassé jusqu’à l’extinction.

Aubudon a peint le Grand pingouin dans le golfe du Saint-Laurent, chassé depuis jusqu'à l'extinction

Aubudon a peint le Grand pingouin dans le golfe du Saint-Laurent, chassé depuis jusqu’à l’extinction

Les bélugas sont originaires du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Au cours du 19e siècle et au début du 20e siècle, la chasse à la baleine a fortement réduit leur population, alors qu’au cours des années 1940 et 1950 ils ont subi des attaques aériennes – des bombardements aériens à la grenade – à un moment où on croyait qu’ils rentraient en compétition déloyale avec les pêcheurs locaux. La pollution chimique (DDT, BPC) déchargée en amont a contribué à la baisse de cette population, qui est tombée de quelques 5000 baleines au début du 20e siècle à quelque chose comme 500 ou 650 baleines aujourd’hui. Ces bélugas ont toutefois un haut taux de cancer: en fait, les cancers signalés chez les bélugas du Saint-Laurent représentent environ la moitié de tous les cancers déclarés chez les cétacés dans le monde entier.

Côté positif (ou tout simplement bizarre), on a introduit le chevreuil à l’île d’Anticosti au début du 20e siècle. Comme aucun prédateur ne rôde dans les parages, les chevreuils ont connu une expansion fulgurante, pour atteindre plus de 100.000 têtes aujourd’hui. Certains chevreuils se promènent dans la ville de Port-Meunier, faisant du porte-à-porte à la recherche de pelures de pommes et de patates.

J'ai pris cette photo d'un beau buck à 'île d'Anticosti, qui avait l'air à peu près aussi farouche qu'un chat domestique

J’ai pris cette photo d’un beau buck à l’île d’Anticosti, qui avait l’air à peu près aussi farouche qu’un chat domestique

Il convient de mentionner les différentes activités humaines qui ont un impact de nos jours dans le golfe du Saint-Laurent.

Malgré le passé lourd de chasse excessive et de contamination industrielle, marine et autre, le golfe du Saint-Laurent n’en est pas moins plein de vie. Dans les zones à proximité du champ Old Harry, comme aux Îles de la Madeleine (à 80 km. du champ) et à Baie-St-Georges dans le sud ouest de Terre-Neuve (à 100 km.), le homard, le crabe des neiges et le hareng forment la base de l’économie locale. De nos jours, la pêche est une activité hautement réglementée.

Le golfe du Saint-Laurent est alimenté par les Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent: c’est ainsi qu’il hérite de toute la pollution provenant d’une vaste zone. Selon l’organisme sans but lucratif action Ocean Action, le golfe du Saint-Laurent subit beaucoup de stress: «La pollution terrestre comprend les eaux usées domestiques, les rejets et écoulements industriels et urbains, alors que les éléments nutritifs agricoles et les pesticides sont déversés dans la mer par les collectivités côtières et par les rivières en amont qui se trouvent souvent assez loin. Les navires contribuent à la contamination de la mer également, en y déversant du pétrole et des déchets, alors que de leur côté les forages pétroliers en mer et les mines font des ravages. Les menaces biologiques comprennent les agents pathogènes et les espèces envahissantes.»

La pollution industirelle fait des ravages dans le golfe

La pollution industirelle fait des ravages dans le golfe

Les campagnes sismique et de forage et d’exploration, telles que celles envisagées cet été par Corridor Resources dans le golfe, perturbent les mammifères et les reptiles marins, car elles font énormément de bruit, elles peuvent entraîner des déversements accidentels de pétrole, elles causent des collisions avec les navires, et elles ont un impact sur la pêche commerciale.

Les changements climatiques ont également un impact sur le golfe du Saint-Laurent.

Compte tenu de toutes ces menaces pesant sur le golfe du Saint-Laurent et les communautés qui en dépendent, il faut tout faire pour réduire la pollution terrestre, comme le ruissellement et l’écoulement de contaminants industriels, de produits toxiques, de métaux lourds et de pesticides. Certaines zones au fond du golfe du Saint-Laurent sont déjà devenues des zones mortes, donc sujettes à l’hypoxie mortelle: l’eau y est contaminée par le pourrissement de matière organique proliférante (poissons morts, phoques morts) et en même temps privée d’oxygène. En effet, les espèces s’étouffent dans ces zones au fond du golfe du Saint-Laurent, qui de plus tendent à s’étendre davantage.

Une zon morte au fond de l'océan

Une zone morte au fond de l’océan

Cette situation est inquiétante. Je me dis que si un accident arrivait pendant le forage de Old Harry, qui prenait les proportions de l’accident du Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, cela aurait un effet désastreux non seulement sur la biodiversité et l’éco-système unique du golfe du Saint-Laurent, mais aussi sur les pêcheries et la capacité du Golfe à se régénérer. Je suis heureux d’apprendre que Marilyn Clark, une étudiante, a lancé une campagne de sensibilisation à des questions soulevées par Old Harry.

Il faut mobiliser toutes les ressources possibles, afin de réduire le stress sur le golfe du Saint-Laurent, ce qui nécessitera les efforts combinés des gouvernements du Canada, des provinces autour du golfe ainsi que des États-Unis, compte tenu de sa gestion de la partie sud des Grands Lacs et d’une partie du fleuve Saint-Laurent. Puisque la catastrophe du Deepwater Horizon nous a démontré les dangers potentiels de l’industrie offshore, il nous faut une évaluation environnementale détaillée de l’impact des campagnes sismiques, de forage et d’exploration, surtout dans l’hypothèse d’un déversement incontrôlable de pétrole. Surtout, il faut arrêter le projet Old Harry, jusqu’à ce que tous les faits sur la catastrophe dans le golfe du Méxique soient bien établis.

Des tissus prélevés aux bélugas du Saint-Laurent contiennent des niveaux alarmants de DDT et de BPC

Des tissus prélevés aux bélugas du Saint-Laurent contiennent des niveaux alarmants de DDT et de BPC

Old Harry – II

J’aimerais revenir au sujet de la castrophe dans le golfe du Mexique, qui a déjà eu un impact dévastateur sur l’environnement du golfe, ainsi que dans les îles et les bayous (ou marais) de la Louisiane et plusieurs autres États du golfe. En ce qui concerne sa portée géographique, il est possible  que cette marée noire soit entraînée éventuellement par le Loop Current (ou courant en boucle) pour atteindre la côte Est des États-Unis. Bien entendu, Cuba se trouve directement au sud de la Floride, et serait touchée bien avant la côte Est, tout comme les Bahamas. Quelle catastrophe!

Image satellite de la NASA montrant l'étendue des dégâts environnementaux dans le golfe du Méxique, en date du 24 mai 2010

Image satellite de la NASA montrant l'étendue des dégâts environnementaux dans le golfe du Méxique, en date du 24 mai 2010

Je ne prédis pas que le même type de marée noire se produira inéluctablement si Corridor Resources, entreprise de Halifax, en Nouvelle-Écosse, exploite le champ pétrolifère et gazier Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent. D’ailleurs le forage est supposé y démarrer dès cet automne. Je ne suis pas non plus en train d’exagérer les craintes du public – que ce soit les miennes ou celles de quelqu’un d’autre – au sujet des effets destructeurs d’une catastrophe éventuelle dans le golfe du Saint-Laurent.

Au contraire, je suis convaincu que toutes les activités d’entreprise impliquent une évaluation des risques et des avantages. C’est ainsi que les décisions commerciales sont prises. Dans le cas de British Petroleum, aveuglée par la perspective de bénéfices remontant à la surface des profondeurs de l’océan, elle a simplement minimisé les risques d’un déversement de pétrole à la fois majeur et incontrôlable. Regardons ce qui s’est passé dans le golfe du Mexique avant de laisser faire dans le golfe du Saint-Laurent.

La plate-forme se dirigeant vers le golfe du Méxique

La plate-forme Deepwater Horizon au moment de se diriger vers le golfe du Méxique

Nous n’avons qu’à considérer certains faits.

1) Les moyens déployés par BP au cours des deux derniers mois afin de contrôler le déversement commencent tout juste à produire les résultats escomptés. Or, comme la saison des tempêtes tropicales et ouragans arrive, la capacité de BP de faire face à la catastrophe dépend maintenant en partie des conditions météorologiques. Des mesures appropriées et des technologies éprouvées auraient dû être mises en place avant même que BP ne commence à exploiter le champ de pétrole, ce qui n’était pas le cas. Ce qui relève non seulement de la responsabilité de BP, mais aussi d’un système réglementaire extraordinairement laxiste aux États-Unis.

2) Dès que BP a commencé a rendre public ses propres estimations du débit de déversement, ces estimations ont été contestées sinon réfutées par des observateurs scientifiques indépendants. BP a lancé une première estimation optimiste sinon trompeuse, selon laquelle la fuite était seulement de l’ordre de 1.000 barils par jour. Il y a deux semaines, par contre, deux mois après l’accident du Deepwater Horizon, des agences gouvernementales américaines et des scientifiques indépendants ont démontré que la fuite se situait quelque part entre 35.000 et 60.000 barils par jour.

3) Jusqu’il y a deux jours, BP avait recueilli avec succès 890.000 barils de pétrole, mais elle avait également brûlé 314.000 barils de pétrole – ce qui crée d’autres problèmes pour l’environnement.

Faire brûler le brut occasionne de nouveaux problèmes environnementaux

Faire brûler le brut occasionne de nouveaux problèmes environnementaux

4) De nombreux organismes vivants, y compris les humains, sont exposés à des substances chimiques toxiques dans le pétrole brut, telles que le benzène et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ainsi qu’à d’autres produits chimiques toxiques en raison de l’utilisation de dispersants chimiques, tels que le propylène glycol et le 2-butoxyéthanol. Ces produits chimiques peuvent avoir des conséquences nocives pour les personnes ayant déjà des problèmes de santé, les bébés à naître, les nourrissons, les enfants et les femmes enceintes. Ils peuvent affecter les systèmes nerveux, respiratoire et de nombreux autres systèmes.

5) La zone dans le golfe du Mexique désormais fermée à la pêche couvre environ 225.000 km ² – presque la même superficie que le golfe du Saint-Laurent.

La zone du golfe du Méxique désormais fermée à la pèche, en date du 21 juin 2010

La zone du golfe du Méxique désormais fermée à la pèche, en date du 21 juin 2010

6) Il est impossible de prédire les conséquences environnementales de l’accident du Deepwater Horizon, que ce soit à court terme, à moyen terme ou à long terme. BP a accepté en principe de mettre 20 milliards de dollars sur un compte séquestre pour les victimes de la catastrophe. D’ici là, la société peut être vendue, mise en faillite ou complètement réorganisée sous une nouvelle administration. En attendant, en termes environnementaux, le nettoyage, la biodégradation, enfin la disparition de cette catastrophe peut prendre cinquante ans. Et il est de notoriété publique que les problèmes de santé entraînés par l’exposition aux produits chimiques toxiques se déclarent lentement.

Pour toutes ces raisons, nous avons besoin de savoir exactement ce qui s’est passé dans le golfe du Mexique, et quels impacts cela pourrait avoir, avant de dire oui à l’exploitation du champ pétrolier et gazier Old Harry dans le golfe du Saint-Laurent.

Les catastrophes environnementales détruisent la vie

Les catastrophes environnementales peuvent être fatales

Old Harry – I

À l’heure actuelle, la catastrophe écologique dans le golfe du Mexique continue a faire des ravages, déversant jusqu’à 60.000 barils de pétrole brut dans la mer par jour, et ce depuis avril cette année. Pour cette raison, je suis très inquiet devant le projet de  Corridor Resources, entreprise de Halifax en Nouvelle-Écosse, de lancer une campagne de forage sur le champ pétrolifère et gazier Old Harry au fond du golfe du Saint-Laurent.

BP n'a pas réussi à contrôler la fuite de pétrole dans le golfe du Méxique

Les tentatives de BP visant à contrôler la fuite de pétrole dans le golfe du Méxique ont donné de piètres résultats

Ne pouvons-nous rien apprendre de la mauvaise gestion de British Petroleum, qui a entraîné le naufrage de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, la mort de plusieurs travailleurs, et la fuite de pétrole à partir d’une tête de puits située à 1.500m sous la surface?  On devrait arrêter le projet Old Harry, du moins assez longtemps pour que le gouvernement fédéral du Canada et les cinq provinces autour du golfe entreprennent des évaluations environnementales rigoureuses, assorties bien entendu d’audiences publiques. Et, plus important encore, nous avons besoin d’une enquête publique à ce sujet.

Évidemment, je comprends tout le potentiel économique que représentent deux milliards de barils de pétrole récupérable ou jusqu’à cinq mille milliards de pieds cubes de gaz naturel. Cela équivaut à deux fois plus que le  projet Hibernia, au large de la côte est de Terre-Neuve. De son côté, Corridor Resources a été extrêmement patiente: le démarrage de ce projet a été mis en veilleuse pendant que les gouvernements du Québec et de Terre-Neuve discutaient de façon inconséquente comment délimiter leurs eaux territoriales respectives, et donc comment partager leurs droits à des redevances éventuelles. Un flux de recettes pétrolières généré par un projet de cette envergure serait le bienvenu, dans un contexte où les politiciens, ayant à gérer les finances publiques, font face aux incertitudes de l’économie mondiale, à une assiette fiscale réduite ainsi qu’à un endettement important.

Le champ pétrolier et gazier Old Harry, à 450m sous la surface, représente deux fois le projet Hibernia

Le champ pétrolier et gazier Old Harry, à 450m sous la surface, représente deux fois le projet Hibernia

Mais depuis la catastrophe dans le golfe du Mexique, tout a changé. D’une part, toutes les assurances de British Petroleum, selon lesquelles elle avait une parfaite maîtrise des technologies d’exploitation en eaux profondes et pourrait donc empêcher toute fuite, se sont avérées totalement infondées. Mais attendez! BP est la quatrième entreprise en importance au monde, avec un chiffre d’affaires en 2009 de 246 milliards de dollars. BP a mis au point certaines des technologies les plus avancées au monde en matière de forage et d’exploitation en eaux profondes; elle s’est refait l’image corporative il y a quelques années, se vantant d’être devenue une entreprise soi-disante verte. Cela n’a rien changé.

Corridor Resources, d’autre part, est une entreprise  pétrolière et gazifère junior ayant à sa disposition des ressources et technologies limitées. En 2009 elle a affiché des revenus de 48 millions de dollars seulement, soit environ 1 $ pour chaque 5125 $ de revenus chez BP. Il est difficile d’imaginer comment Corridor, si jamais cette entreprise était confrontée à un naufrage de plate-forme dans le golfe du St-Laurent ainsi qu’à des fuites incontrôlables de pétrole à partir d’une tête de puits située à une profondeur de 450m sous la surface, pourrait mieux faire que BP de son côté, dans le golfe du Méxique.

Il nous faut tirer les leçons appropriées du désastre du Deepwater Horizon

Il nous faut tirer les leçons appropriées du désastre du Deepwater Horizon

Le Premier ministre canadien, monsieur Stephen Harper, a fait remarquer  récemment qu’un accident comme la catastrophe écologique de Deepwater Horizon ne pourrait tout simplement jamais se produire au Canada. Pour tout dire, monsieur Harper  est dans un état de déni. Les conditions météorologiques dans le golfe du Saint-Laurent peuvent être extrêmes, en été comme en hiver. Considérez le fait que le bassin du golfe du Mexique s’étend sur 1,6 millions de km ², alors que celui du golfe du Saint-Laurent ne fait que 250.000 km ². On dit parfois que le golfe du St-Laurent est le plus grand estuaire du monde et une mer intérieure, alors qu’en réalité il s’agit d’un grand lac d’eau salée, dont les deux débouchés sur la mer, les détroits de Belle-Isle et de Cabot – ces deux passages vers la mer ouverte – sont très serrés.

Une carte indiquant l'emplacement de Old Harry

Une carte indiquant l’emplacement de Old Harry

Une fuite importante d’hydrocarbures en provenance de Old Harry resterait à l’intérieur du golfe du Saint-Laurent, ballottée ici et là par les vents et courants, au lieu d’être dispersée en mer. Ce qui aurait pour effet de rendre cette catastrophe potentielle encore plus dévastatrice. De nombreuses espèces seraient directement touchées par un tel déversement de pétrole, que ce soit les baleines, les poissons, les oiseaux ou encore les êtres humains. Les baleines seront affectées dès cet été, puisque Corridor Resources entender lancer une campagne sismique prochainement.

Les actions de British Petroleum font l’objet d’enquêtes au criminel aux États-Unis. Le président Obama a mentionné plusieurs fois que l’accident Deepwater Horizon est sans conteste le pire désastre environnemental de  l’histoire américaine. Malheureusement, le moratoire sur les forages offshore aux Etats-Unis a récemment été annulé par un juge de la Nouvelle-Orléans.

Tant que nous ne saurons pas exactement pourquoi le désastre du Deepwater Horizon a eu lieu, tant que la catastrophe écologique dans le golfe du Mexique continuera de déverser du pétrole sans merci, cela n’a aucun sens d’aller de l’avant avec la campagne de forage sur le champ Old Harry au fond du golfe du Saint-Laurent. Il nous faut une enquête publique au Canada sur le principe même des projets de forage offshore dans ce pays.

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Chants de rorquaux à bosse (dans le domaine public)

L'avenir de plusieurs espèces - dont les rorquaux à bosse - est en jeu

L’avenir de plusieurs espèces – dont les rorquaux à bosse – est en jeu

Les berges du fleuve St-Laurent

J’ai grandi au bord du fleuve Saint-Laurent. Notre maison se situait à quelques mètres seulement du fleuve, sur la Rive-Sud de Montréal, entre Saint-Lambert et ce qui est devenu Brossard, Québec. Il y avait des peupliers géants sur la propriété, des érables argentés, des ormes d’Amérique ainsi que des lilas: dans leurs feuilles j’entendais le bruissement du vent du large. Les branches de ces arbres abritaient une grande variété d’oiseaux, tels le merle d’Amérique, le gros-bec errant, le carouge à épaulettes, l’oriole de Baltimore, le junco ardoisé, le cardinal et bien d’autres encore.

un héron bleu en train d'avaler une tortue serpentine

Un héron bleu en train d’avaler une tortue serpentine

De ma fenêtre donnant sur le fleuve, je voyais des hérons bleus, des bernaches et des canards noirs patauger dans l’eau. Hélas, je n’y ai jamais vu de cygne. De temps en temps un grand brochet ou une perchaude faisait un saut, le temps d’avaler une mouche passant par là. Je m’asseyais sur mon rocher préféré, au bord de l’eau, afin de bien observer un crapet-soleil ou une tortue serpentine dans les bas fonds, parmi les roseaux et quenouilles.

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Voici un héron bleu en train de faire la pèche, sur un fond de carouges à épaulettes (dans le domaine public, Fish and Wildlife Service aux É-U)

Je me souviens de l’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent, en avril 1959 – j’avais un peu plus de deux ans. D’abord j’y ai vu deux brise-glaces, le d’Iberville et le Montcalm, qui se frayaient un chemin à travers quelques  blocs de glace (le printemps arrivait bien plus tard à l’époque). En fait, au sous-sol chez nous, il y avait une ligne irrégulière sur le mur, laissée à la suite d’une embâcle durant la Deuxième guerre mondiale, quand le fleuve avait été tout obstrué par les glaces. Puis à l’arrière des brise-glaces, j’ai apperçu toute une procession de navires étranges, de petits vaisseaux conçus pour le canal de Lachine, dont les longues cheminées minces crachotaient une panache de fumée noire, ensuite de plus grands navires océaniques, propulsés par des moteurs à charbon qui ronronnaient paisiblement, alors que, dans l’obscurité de la nuit, les voix des officiers à la radio flottaient au-dessus de l’eau, le sillage arrivant sur notre plage, comme une série de longs soupirs, une fois les navires passés.

Les deux premiers brise-glace dans l'écluse de St-Lambert, à l'ouverture de la Voie maritime en avril 1959

Les deux premiers brise-glace dans l’écluse de St-Lambert, à l’ouverture de la Voie maritime en avril 1959

Beaucoup de choses ont changé depuis ce temps-là. Je ne pouvais pas m’imaginer à l’époque que l’ouverture de la Voie maritime allait définitivement marquer l’avènement de l’industrialisation, engloutissant notre hameau de Préville au bord du fleuve, l’emmurant dans du béton, détruisant à tout jamais les berges que j’avais fréquentées, en y faisant construire l’autoroute 132 au bord de l’eau. Notre hameau a par la suite fusionné avec une plus grande municipalité se trouvant à côté, Saint-Lambert. Personnellement, je crois que Saint-Lambert devrait être ajoutée à la liste des communautés détruites, amputées ou autrement endommagées par la Voie maritime et les autoroutes construites par la suite, tout comme Kahnawake, Iroquois, Prescott et d’autres encore.

Un faon dans la forêt

Un faon dans la forêt

Je marche beaucoup ce temps-ci dans un parc extraordinaire, près de Montréal: le parc des Îles de Boucherville, qui fait revivre tout ce côté magique de l’enfance – la découverte de la nature. Ce parc national (relevant du gouvernement québécois), situé sur un petit archipel dans le fleuve en aval de l’endroit où j’ai grandi, mais toujours en face de Montréal, abrite actuellement une harde de 117 chevreuils, ainsi que d’autres mammifères comme la marmotte, le vison, le renard roux et même le coyote, qui se nourrit naturellement de faons.

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Un pic-bois (dans le domaine public)

Ce que j’aime le plus dans ce parc est le contact direct que l’on peut y avoir avec le fleuve. En fait, mes promenades m’ont rapproché de ma lecture préférée d’enfance – Le Vent dans les saules, de Kenneth Grahame. Connaissez-vous ce livre? Un passage en particulier a tout simplement changé ma vie et ne m’a jamais quitté depuis: «Il n’imaginait pas de bonheur plus complet que celui d’errer comme cela à l’aventure quand tout à coup il s’arrêta devant une rivière. Il n’avait de sa vie jamais vu de rivière – espèce de gros animal luisant et sinueux toujours en fuite, gloussant, se saisissant de choses avec un glouglou et les recrachant un peu plus loin dans un gargouillis, pour se jeter aussitôt sur d’autres camarades de jeu qui se libéraient en s’ébrouant de son emprise pour se retrouver de nouveau captifs. Là, tout n’était que tremblements et frissonnements, lueurs et étincelles, bruissements et remous, chuchotements et bouillonnements…»

La magie du fleuve

La magie du fleuve

Plus de 300 espèces d’oiseaux se trouvent dans ce parc, et bien d’autres animaux encore. Il s’agit d’un endroit magnifique pour profiter du beau temps en été, faire de la randonnée ou du kayak, flâner aussi, méditer, vivre en harmonie avec la nature. Au fil des ans, j’ai produit beaucoup de documentaires sur la nature, et même un documentaire à bord d’un brise-glace en mer de Beaufort: je me rends compte que beaucoup de ces ouvrages ont été une tentative de rétablir quelque chose de précieux que j’avais connu comme enfant, mais que, parfois, j’avais l’impression d’avoir perdu.

En me refamiliarisant avec les berges du fleuve Saint-Laurent, dans le parc des Îles de Boucherville, je me rends compte maintenant que rien n’est perdu! En effet, j’ai trouvé un des plus grands trésors naturels autour de Montréal.

Canada Geese

Une bernache du Canada et ses cinq oisons

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Bernaches du Canada (dans le domaine public)

Carte du Parc des îles de Boucherville

Carte du Parc des ÃŽles de Boucherville

L’étrange cas de Werner von Braun

Mon défunt père, Laurence Tombs, ne m’a parlé que deux fois de l’expérience qu’il a vécue à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale: certains de ses souvenirs ont dû être relativement heureux, certains autres cauchemardesques. Avec le recul, je peux comprendre pourquoi.

Du côté relativement heureux, en 1943 et 1944, il a travaillé en tant que civil canadien pour la «British Overseas Airways Corporation», fournissant à cette ligne aérienne basée à Londres toute l’expertise sur l’aviation civile qu’il avait acquise avant la guerre. Il m’a dit que les convois d’hydravions Sunderland devaient être organisés, afin de transporter des passagers militaires et civils à travers l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Il a également fourni au gouvernement britannique ses connaissances approfondies des aérodromes civils se trouvant un peu partout sur le continent européen, sous occupation nazie à l’époque. Mon père s’est joint à des millions de Britanniques qui faisaient leur part dans l’effort de guerre des Alliés, et dorénavant la victoire sur la tyrannie était en vue. Voilà pour ce qui est des souvenirs positifs.

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Dans ces années-là, mon père aimait beaucoup Parlez-moi d’amour, chanson interprétée par Lucienne Boyer. Cette version (du site www.archive.org) a été enregistrée en 1930 et est aujourd’hui dans le domaine public.

A Nazi V-1 buzz bomb

Une bombe volante nazie V-1

Mais à partir de la mi-juin 1944, une semaine après le Débarquement allié en Normandie, mon père a également été le témoin d’attaques de bombes volantes V-1 ainsi que de missiles balistiques V-2 – des attaques ciblant Londres directement. Comme ses collègues à la BOAC ainsi que tant d’autres londoniens, il a dû s’abriter dans le Underground (le métro), pour échapper à la mort et la destruction. Une fois les attaques terminées, tout ce monde-là remontait à la surface, voyant des immeubles de bureaux, églises, logements et pubs en ruines, alors que des cadavres de civils gisaient ici et là. Le fait d’avoir survécu était comme une bénédiction.

My father and other Londoners had to shelter in the Underground during rocket attacks

Pendant les attaques de fusées nazies, mon père et beaucoup d’autres personnes à Londre ont dû se mettre à l’abri dans le métro (the Underground)

Tous ces engins infernaux ont été construits sous la direction de Werner von Braun, un spécialiste des fusées et ingénieur aéronautique. Von Braun était non seulement membre du parti nazi, mais à titre de membre des SS il portait souvent l’uniforme noir et l’insigne tête de mort des SS. Bien sûr, il a nié après la guerre avoir compris quoi que ce soit autour de lui, déclarant même qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres. Mais il est évident que von Braun savait pertinement que les bombes volantes et missiles balistiques qu’il avait conçus et dont il supervisait la fabrication et le lancement, se faisaient construire par des esclaves. Un esclave ayant survécu à l’expérience prétend que von Braun a torturé au moins un esclave (probablement un Juif), tout en assistant à la torture et à la pendaison de plusieurs autres esclaves. Évidemment, ces armes de destruction massive ont délibérément pris pour cible des civils – comme par exemple mon père, qui a eu la chance de survivre à ces attaques, mais qui a été, selon toute probabilité, quelque peu traumatisé par l’expérience.

En 1944, 9215 V-1 ont été tirés sur la Grande-Bretagne, dont 2515 ont atteint Londres, y tuant 6184 personnes. Quant aux V-2, missiles balistiques beaucoup plus puissants, 1402 d’entre eux ont été tirés sur la Grande-Bretagne, dont 1402 ont atteint la Londres, y tuant 2752 civils.

Werner von Braun and his Nazi colleagues in 1941 - von Braun escaped justice and was richly rewarded by the US government after the war

Werner von Braun et ses collègues nazis en 1941 – après la guerre, von Braun n’a pas eu de problèmes avec la justice et bien au contraire a été richement récompensé par le gouvernement américain

Bien sûr, chacun sait que le baron Werner von Braun s’est rendu aux Américains à la fin de la guerre, et qu’en raison de son expertise en matière de fusées et d’armes de destruction massive – deux domaines d’une grande priorité pour le gouvernement américain – il a été promu directeur du programme de missiles balistiques, a joué un rôle de premier plan à la NASA et, enfin a été la personne-clé ayant permis aux Américains de mettre un homme sur la lune, en 1969.

The US government was keenly interested in the V-2 ballistic missiles von Braun had designed

Le gouvernement américain s’intéressait au plus au point aux missiles balistiques conçus par von Braun

Du point de vue des technologies spatiales, la contribution de Werner von Braun était sans aucun doute exceptionnelle.

Toutefois, du point de vue de la justice, considérez ses travaux pour les nazis sur les V-1 et V-2; son adhésion au parti nazi et aux SS; son rôle de premier plan dans un programme d’armes de destruction massive fabriquées par des esclaves et ciblant délibérément des civils, dont mon père, tous évidemment des  alliés des États-Unis; considérez aussi toutes les récompenses que von Braun a reçues du gouvernement américain.

Tout cela montre à quel point il est bizarre de voir Washington prendre une attitude moralisatrice, en dénonçant les dictatures militaires, les crimes contre l’humanité et les violations des droits humains. Son propre programme spatial et de défense balistique a été bâti par un baron nazi.

J’en suis venu à la conclusion que les valeurs des droits de l’homme sont reléguées aux oubliettes, dès que les intérêts et la realpolitik entrent en jeu.

Pour tout dire, qu’un homme soit reconnu coupable de crimes contre l’humanité dépend surtout de l’utilité qu’il peut avoir pour les puissants de ce monde. Quand je pense à l’expérience de guerre de mon père et de plusieurs millions d’autres personnes, je comprends aujourd’hui pourquoi il était si désolé de constater que beaucoup d’enjeux primordiaux avaient été laissés en suspens, à la fin de la guerre.

Von Braun designed and supervised the construction and launch of weapons of mass destruction that directly targeted civilians

Von Braun a conçu et supervisé la fabrication et le lancement d’armes de destruction massive, ciblant directement des populations civiles

Une meule attachée au cou – III

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J’ai consacré plusieurs blogues au sujet de la pédophilie dans les établissements d’enseignment ainsi que les institutions religieuses d’Amérique du Nord et d’Europe. Après avoir lu un de mes plus récents  blogues à ce sujet, un ami me demande pourquoi l’Église catholique est dans un tel état de déni face à la crise de la pédophilie chez elle.

Tous les deux ou trois jours, un nouveau reportage fait ressortir un lien entre le sommet de la hiérarchie ecclésiastique, sinon le pape lui-même, et quelque décision officielle ayant eu pour effet de bloquer sinon d’étouffer des accusations contre les prêtres pédophiles. De toute évidence, l’Église catholique est secouée par la crise actuelle, car cette crise implique non seulement un préjudice irréparable causé à des enfants innocents: elle met en cause  également la crédibilité de l’Église en tant qu’institution, de même que sa part de responsabilité dans la commission d’actes criminels d’une gravité exceptionnelle sur une longue durée.

Lorsque l’Église catholique fait face à ce genre de situation, il est hélas devenu normal pour elle d’y réagir, en détournant l’attention du véritable problème.

1) Par exemple, certains commentateurs catholiques prétendent que le problème ne résiderait pas dans l’Église elle-même, mais plutôt dans une véritable explosion d’homosexualité, voire une révolution gaie qui aurait commencer à infiltrer le sacerdoce dès les années 1960.

2) D’autres commentateurs catholiques font remarquer que la proportion de pédophiles chez les prêtres catholiques serait sensiblement la même que dans la société dans son ensemble, et qu’il existerait une certaine confusion dans l’esprit des gens, car de nombreuses victimes auraient été des adolescents (sous entendu: impatients d’avoir des relations sexuelles) plutôt que des enfants (sous entendu: non-consentants ravagés par les abus sexuels).

3) Selon un troisième groupe de commentateurs catholiques, suivant en cela l’exemple déjà montré par le pape Jean-Paul II, la pédophilie serait la conséquence de la révolution sexuelle elle-même – de ce fléau social bien occidental (apparemment inconnu en Europe de l’Est) qui aurait eu pour effet de démoraliser et de corrompre des prêtres non-consentants, pour lesquels le seul exutoire sexuel était … de jeunes enfants.

Comment détourner l'attention du vrai problème

Comment détourner l’attention du vrai problème

J’ai connu beaucoup de prêtres catholiques au cours des années. Un seul de ces prêtres avait ce que j’appellerais une vision équilibrée de la sexualité, mais c’était peut-être parce qu’il était veuf. Beaucoup d’autres avaient une vision dénaturée sinon torturée de la sexualité, et à vrai dire ils n’avaient pas la moindre idée non plus des relations hommes-femmes. Les conseils au sujet de telles relations prodigués par des prêtres m’ont paru non seulement irréalistes, mais aussi nuisibles, car ces conseils reflétaient la vision doloriste selon laquelle il faut souffrir pour obtenir le salut.

On dit que près de la moitié des prêtres catholiques seraient homosexuels. Mais il est impossible de faire une évaluation précise de ce phénoméne, étant donné le droit des personnes à la confidentialité, les tabous sociaux et religieux, ainsi que les positions torturées de l’Église sur la sexualité. Selon un sondage effectué auprès de 500 prêtres par un frère franciscain dans le New Jersey, 45% des 398 répondants se considéraient comme des homosexuels. La proportion réelle de prêtres homosexuels pourrait être un peu en-deçà de ce pourcentage. Or, l’homosexualité de tant de prêtres permettrait d’expliquer leur incompétence dans le domaine de l’hétérosexualité, mais pas beaucoup plus que cela.

Même si près de la moitié des prêtres catholiques étaient gais, y aurait-il nécessairement un lien entre l’homosexualité et la pédophilie? Certains homosexuels peuvent être pédophiles également (je pense à un individu en particulier que j’ai eu le malheur de connaître). Mais il y a une énorme différence entre deux adultes consentants, d’une part, et un homme qui domine et agresse sexuellement un jeune enfant, d’autre part.

Que penser de l’idée selon laquelle la proportion de pédophiles chez les prêtres catholiques serait sensiblement la même que dans la société dans son ensemble (au maximum 5%)? Un pédophile sur vingt hommes (5%) me paraît énorme. Pourquoi tenter de noyer le problème, ou de détourner l’attention du public? De toute façon, je ne crois pas que 5% des hommes dans la société au sens large aient été ou soient pédophiles.

À mon avis, la pédophilie n’a rien à voir avec la révolution sexuelle. Selon le rapport controversé de Jay au sujet de la pédophilie chez les prêtres catholiques américains, entre 1950 et 2002, 73% des enfants victimes d’abus sexuels aux États-Unis avaient entre 5 et 14 ans. Y a t-il eu un gourou dans les années 1960 qui prêchait l’émancipation sexuelle, tout en exhortant les hommes à sortir de chez eux pour violer de jeunes enfants, tout en encourageant les hommes à proférer des menaces soit de violences soit de malédiction éternelle, pour mieux faire taire les petits? Bien sûr que non!

Comme je disais dans un message plus tôt aujourd’hui sur le site internet du New York Times, j’ai connu quelques pédophiles au fil des ans (à titre d’observateur et non pas de victime moi-même). Je dirais que ces pédophiles étaient des individus imbus de la haine de soi, qui exerçaient un pouvoir inconditionnel sur les enfants, tout en éprouvant un plaisir maladif à les contrôler et profaner. Je dis bien «profaner». Mais ces pédophiles étaient impitoyables également, car ils savaient très bien qu’ils faisaient un mal terrible, et ils ne voulaient surtout pas se faire attraper. Quand en plus les pédophiles se sont avérés être prêtres, là ils ont joui  de moyens de contrôle accrus: en toute impunité, ils ont pu abuser de leur pouvoir moral (ainsi que d’autres menaces) afin d’exiger le silence des victimes et de leurs familles. Dans le cas au Wisconsin, le père Lawrence  Murphy a dû croire que l’exploitation sexuelle d’enfants sourds-muets constituait le crime parfait, car ces victimes ne pouvaient guère expliquer à autrui ce qui s’était passé. Quant à l’édit de 1962, par lequel le Vatican a enjoint tous les victimes, témoins et agresseurs sexuels présumés de garder le silence, sous peine d’excommunication, cet édit représente une nouvelle forme d’abus, en faisant planer le chantage moral.

Comme l’Église catholique est soumise à la logique de commande et de contrôle des bureaucraties verticales, elle a offert à ses propres prêtres une sorte d’immunité contre des poursuites. Quiconque croit que les prêtres pédophiles ont en quelque sorte agi de façon isolée, n’arrive pas à reconnaître la nature systémique de tous ces abus, que ce soit en Irlande, en Autriche, dans les écoles résidentielles au Canada, aux États-Unis ou n’importe où ailleurs.

Le vrai enjeu de cette crise n’est pas de savoir si l’on peut trouver de nouvelles astuces pour redéfinir le problème, exemptant ainsi l’Église de ses responsabilités. Le vrai enjeu de cette crise est bien que des dizaines de milliers d’enfants ont été violés et qu’ils méritent donc que justice soit faite, quelques décennies plus tard.

Selon saint Thomas d’Aquin, aimer quelqu’un consiste à vouloir ce qui est bon pour lui. Que devient de nos jours l’Évangile de l’amour?

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