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Il y au moins a 29 millions d’esclaves à travers la planète – à l’heure actuelle, c’est à dire en ce début de l’année 2010! Certains blogues sur ce site ont déjà été consacrés à l’esclavage contemporain, surtout à l’esclavage par ascendance, un phénomène assez répandu dans le sud du Sahara ainsi que le Sahel. Radio-Canada m’a envoyé dans le Sahara il y a quelques années, pour y réaliser une série de documentaires. J’ai pris connaissance de cette forme de l’esclavage, à la fois en Mauritanie et dans le nord du Mali (Tombouctou, etc.).
Dans ce blogue, le défenseur mauritanien des droits de la personne Mohamed Yahya Ould Ciré explique le rôle de la femme esclave dans la société maure. Outre la Mauritanie, les Maures (les Arabes d’Afrique de l’Ouest) habitent au Sahara occidental, au nord du Mali, au nord du Niger, au Burkina Faso… Ancien diplomate mauritanien, Mohamed Yahya Ould Ciré vit aujourd’hui en exil, en Europe.
 Mohamed Yahya Ould Ciré
1. Travaux domestiques
Dans les zones rurales, la femme esclave s’adonne aux travaux suivants :
- Elle cherche le bois de cuisine, prépare les repas, fait du Méchoui et du thé.
- Elle puise l’eau aux puits, dans les lacs, marécages…
- Elle se charge de l’abreuvage et du gardiennage des animaux.
- Elle trait les brebis, les chèvres et les chamelles.
La sédentarisation des Maures a permis une transposition des pratiques esclavagistes des zones rurales aux villes. Le Maure des zones rurales est le même que le Maure de la ville : paresseux, imbus de sa personne et détestant tout travail manuel.
L’esclave en ville devient chauffeur, mécanicien, maçon, vendeur dans des boutiques, charretier, vendeur d’eau, etc. au profit de son maître. La ville n’apporte aucun changement à la vie de l’esclave. Elle transforme certaines de ses tâches mais ne modifie pas leur dureté.

2. La production des esclaves
Du fait quelle procrée la femme esclave joue un rôle prépondérant dans la production des esclaves.
Elle n’a pas besoin d’être mariée. Le géniteur peut être n’importe qui : les maîtres d’esclaves, les parents du maître d’esclaves…
A un certain âge, voyant que la jeune esclave ne tombe pas enceinte, certaines tribus maures attachent la femme esclave, les jambes écartées, non loin d’une route. Les passants et les étrangers peuvent se servir. L’important est la procréation en vue d’augmenter le nombre d’esclaves. Voilà une société prétendument islamique, qui fait subir aux êtres humains des pratiques interdites par l’Islam. En effet, la prostitution des femmes esclaves est formellement interdite dans le Coran.
3. L’allaitement
La femme esclave allaite les enfants qu’elle a mis au monde afin qu’ils grandissent. A quatre ans, l’enfant esclave peut être utilisé dans l’agriculture (semences…), l’élevage (gardiennage des agneaux, des chevreaux, des veaux).
Leur montée en âge détermine les tâches auxquelles ils seront soumis.
4. L’allaitement des enfants du maître berbère ou arabe
Les femmes nobles n’allaitent pas. Dès que l’enfant est né, il est confié à une femme esclave qui le nourrit, l’habille et le nettoie…Pour les Maures, l’allaitement crée des «liens de parenté».
Ces liens de parenté issus de l’allaitement sont exploités par les maures  en vue de se rapprocher de leurs esclaves. Les esclaves en sont fiers (  fruit du complexe d’infériorité ). Ces liens n’empêchent ni l’  exploitation, ni la vente, ni l’échange, ni le sévices que vivent les esclaves.

5. La satisfaction des besoins sexuels
Les rapports sexuels avec la femme esclave sont gratuits pour tous les maures en général. Le maître d’esclaves a sa ou ses femmes officielles. Puis à coté de celles-ci, toutes ses femmes esclaves avec lesquelles il a des rapports extra-conjugaux.
Les jeunes maures font leur première expérience sexuelle avec les femmes esclaves ou des jeunes filles esclaves.
Dans les campements maures, des jeunes maures forment des files indiennes devant des taudis habités par les esclaves. Chacun son tour chez le boucher.
Le jour, les femmes esclaves travaillent au bénéfice des maures. La nuit, au lieu de se reposer, les maures défilent pour satisfaire leurs besoins sexuels.
Quand les femmes maures apprennent que leurs maris fréquentent à leur insu des femmes esclaves, cela peut tourner au drame pour les femmes esclaves : on abîme le sexe de la femme esclave avec un fer chauffé ou alors on lui crève un œil. Parfois on la tue, alors qu’elle a été violée ou contrainte à des rapports sexuels non consentis. Les rapports dans l’esclavage ne sont jamais consentis.
6. La dot d’une femme esclave
Le maître de l’homme esclave négocie la dot auprès du maître de la femme esclave. Lorsque la dot est fixée, elle est remise au maître de la femme esclave. La femme esclave n’en bénéficie pas. Le seul bénéficiaire reste le maître de la femme esclave. Ainsi, à toutes les étapes de sa vie, la femme esclave est objet d’exploitation.

7.  La fuite des femmes esclaves
Les pratiques esclavagistes impliquent nécessairement des sévices physiques et moraux. Ces sévices peuvent inciter l’esclave à la fuite pour se protéger et échapper aux mauvais traitements.
Les femmes esclaves fuient moins que les hommes esclaves à cause, en autres, de la garde des enfants et de la surveillance qui s’exerce sur elles.
Lorsque qu’une femme fuit, le maître d’esclave peut prétendre qu’elle est son épouse. La justice et l’administration mauritaniennes lui donnent raison, et ainsi le maître ne perd ni la femme esclave, ni les enfants esclaves.
Un système qui repose sur l’esclavage n’est ni juste, ni démocratique d’où cette citation de Victor Schoelcher: «La liberté d’un homme est une parcelle de la liberté universelle, vous ne pouvez toucher à l’une sans compromettre l’autre tout à la fois».
8. La vente des femmes esclaves
Les maîtres d’esclaves vendent rarement les femmes esclaves du fait des rôles importants qu’elles jouent dans le système esclavagiste. Il faut qu’une famille soit très pauvre pour s’adonner à la vente d’une ou des femmes esclaves.
C’est une déchéance sociale chez les Maures.
Les esclaves sont comparés «au mil contenu dans les bagages» (Izragh Idbëch). L’expression maure est la suivante : «Izragh Idbëch maoukoul ou melmoum», «le mil contenu dans les bagages, est mangé et bien caché».
Comme le mil, les esclaves sont exploités à fond et bien cachés pour que leur calvaire soit ignoré.
Mohamed Yahya Ould Ciré
Docteur en Sciences Politiques
Président de A.H.M.E.

 Piège à ours constitutionnel
Je voudrais réaborder un point que j’ai fait dans mon blogue précédent, à savoir que la formule d’amendement de 1982 rend presque impossible toute modification significative de la Constitution canadienne, comme si l’on avait doté la première loi du pays d’un immense piège à ours. Cela peut vous sembler bizarre de me voir utiliser cette métaphore pour décrire la formule d’amendement de la Constitution d’un pays. Néanmoins, pour bien comprendre ce que je veux dire, vous n’avez qu’à regarder le bilan guère reluisant de la réforme constitutionnelle au Canada depuis 1982.
La plupart des amendements proposés à la Constitution doivent être approuvés par le Parlement fédéral ainsi que les deux tiers des législatures provinciales représentant au moins 50% de la population. Des amendements proposés qui concernent une seule province en particulier peuvent être approuvés par cette dernière. Par contre, pour faire adopter des amendements concernant des enjeux fondamentaux, comme par exemple tout changement à la composition de la Cour suprême du Canada, la procédure d’amender la Constitution elle-même et l’abolition de la monarchie, il faut obtenir le consentement unanime de l’ensemble des 15 assemblées législatives fédérales, provinciales et territoriales.
Ainsi, même lorsqu’il s’agit de modifier le processus d’amendement de la Constitution, nous sommes bel et bien pris au piège. Les changements les plus fondamentaux que tout pays devrait être en mesure d’apporter à sa Constitution sont, pour nous, impensables. Chaque législature ayant un droit de veto, tout le monde est pris dans ce même piège à ours. Si les deux Chambres du Parlement britannique voulaient abolir la monarchie, elles pourraient le faire avec une relative aisance (même si elles ne souhaitent pas le faire, à présent). Alors que le Canada, pris au piège par sa formule d’amendement actuelle, ne pourrait abolir la monarchie qu’après avoir laissé les Britanniques agir en premier, à moins que la famille royale britannique dépérisse de son côté. Ce qui est absurde.
 Comme c’est beau, des grizzlies dans la nature – mais nous sommes tous pris au piège, comme des ours
Il y a eu 10 amendements depuis 1982: un amendement renforçant les droits des autochtones dans la Constitution, sept amendements concernant une seule province, un autre amendement concernant la distribution des sièges à la Chambre des communes, et un autre amendement établissant le territoire du Nunavut. Je ne dirais jamais que ces amendements sont insignifiants, mais ce sont des accomplissements relativement modestes.
Or, côté échecs, les tentatives visant à modifier la Constitution, soit par l’accord du lac Meech (1987-1990) soit par l’accord de Charlottetown (1990-1992) ont été des catastrophes non seulement traumatisantes mais aussi existentielles, car ces échecs ont signalé la fin définitive de toute réforme constitutionnelle conséquente au pays. Dans certains cas, il a suffit d’une seule voix pour bloquer l’assentiment d’une législature, alors que le consentement unanime de toutes les assemblées législatives du pays était requis.
 Tout seigneur polonais pouvait se lever en Chambre, et crier Liberum veto (j’interdis librement), bloquant ainsi les travaux de la session parlementaire
Une autre analogie me vient à l’esprit. Au 17e siècle, dans l’union de Pologne-Lituanie, une institution bizarre a vu le jour. Lors des sessions du Sejm, l’assemblée des nobles, n’importe quel noble pouvait se lever pour mettre fin aux débats, en disant liberum veto, autrement dit j’interdis librement. D’une certaine manière ce veto individuel pourrait être interprété comme le moyen de se lever contre la tyrannie de la majorité – un problème que Tocqueville allait dénoncer deux siècles plus tard. Mais le fait de donner à chaque noble individuel un droit de veto, et donc d’annuler toutes les décisions parlementaires en cours, a également eu des conséquences extrêmement néfastes. Ce droit de véto a paralysé les procédures du Sejm, et il est devenu pratiquement impossible de réformer la Constitution de l’union de Pologne-Lituanie, car le pays était pratiquement à la merci de seigneurs individuels qui représentaient des intérêts particuliers sinon des influences étrangères. (Ce veto a été aboli par la Constitution du 3 mai 1791 – pratiquement une révolution pour la Pologne – mais le pays était déjà en train d’être démantelé par des voisins plus puissants avant d’être rayé tout simplement de la carte, lors d’une partition finale.)
Rassurez-vous – je ne vois pas d’invasion étrangère du Canada à l’horizon. Mais je trouve étonnant et dommageable que des parlementaires aient jugé bon d’enfermer leur propre pays dans un piège à ours, du moins sur le plan constitutionnel.
 Toute Constitution a besoin d’être amendée de temps à autre, mais aucun politicien au Canada n’ose proposer d’amendement de la Constitution du pays, car toute modification significative est vouée à l’échec
 À titre de maître de cérémonies lors des soirées de Cité Libre, dans les années 1990, j’ai présenté un discours historique de Pierre Trudeau, dans lequel il a défendu le libéralisme classique
Depuis longtemps, j’aime bien étudier le libéralisme classique – tout ce corpus de théories politiques faisant la promotion des institutions démocratiques et de la primauté du droit, tout en préconisant des limites au gouvernement, et en faisant la promotion des droits souverains de l’individu (par exemple, la liberté d’expression, de religion, de la presse, de l’association, et ainsi de suite). Le libéralisme classique est parfois appelé «constitutionnalisme».
Beaucoup de gens considèrent que, depuis 1981-82, à quel moment la Constitution canadienne a été rapatriée de Westminster par le Premier ministre Pierre Trudeau, qui l’a reformulée en y enchâssant la Charte canadienne des droits et libertés, les Canadiens exercent leurs droits fondamentaux «plus» qu’auparavant. Je me souviens d’une fois, où, à titre de maître de cérémonie lors d’une soirée de la revue Cité Libre, en octobre 1992, j’ai présenté M. Trudeau, qui a profité de l’occasion pour attaquer une série de propositions constitutionnelles (l’accord de Charlottetown), tout en défendant son propre héritage. Alors à l’occasion, j’ai eu la chance de discuter de ces questions avec les principaux acteurs dans ce domaine.
Même s’il me fait plaisir d’étudier le libéralisme classique – en théorie – je suis toutefois consterné de constater comment il évolue dans la pratique. Ainsi, au Canada, par exemple, les droits de la personne et la justice elle-même sont loin d’être des valeurs universelles. Dans les faits, les droits et la justice sont appliqués de manière très sélective. Sur le plan de l’état de droit, j’ai connu des gens au Canada, qui soit commettaient soit organisaient des meurtres, des crimes sexuels, des cartels, des fraudes commerciales, du détournement du droit d’auteur, le blanchiment d’argent, la corruption d’hommes politiques, le trafic de drogue, la manipulation boursière et l’évasion fiscale (comptes secrets à l’étranger, sociétés-écran). J’ai vu un ancien ministre de la justice organiser une campagne de financement politique rigoureusement illégale, et j’ai vu des gangsters condamnés (une fois sortis de prison) faire de même. Je me souviens d’avoir déjeuné avec un président de banque qui se vantait d’avoir un dépositaire à sa banque, un ministre du gouvernement libanais, dont le dépôt valait 100 millions de dollars. Il aurait été extrêmement peu probable à l’époque (pendant la guerre civile libanaise) que ce dépôt ait été autre chose que les produits du crime, ou de la terreur. Chaque ministre libanais était chef de clan ou de faction, et déployait sa propre milice privée.
En fait, les forts, les riches, les gens agressifs, les petits malins capables de s’offrir les services des plus redoutables avocats arrivent à exercer leurs droits beaucoup plus facilement et de manière beaucoup plus efficace que les membres ordinaires de la société. En tant qu’individus exerçant un très gros pouvoir, ils sont bien plus «souverains» que les citoyens ordinaires. Et certains de ces gens forts, riches et agressifs que j’ai connus se sont livrés sciemment à des activités illégales et/ou criminelles, comme si leur philosophie de la vie pouvait se résumer en une seule phrase: «attrapez-moi si vous le pouvez.»
 Lors d’une autre soirée organisée par Cité Libre, j’ai présenté le chef cri manitobain et politicien amérindien Ovide Mercredi, selon lequel la défense de l’individu préconisée par le libéralisme classique finit par protéger les gens les plus forts et riches de la société.
Il y a ensuite, dans le libéralisme classique, le problème de la tension entre les droits individuels et les droits collectifs. Je me souviens d’une soirée organisée par Cité Libre, où j’ai eu l’honneur, à titre de maître de cérémonie, de présenter un autre conférencier: Ovide Mercredi, ce politicien des Premières Nations, et chef cri du Manitoba. À cette occasion, il a défendu avec passion la nécessité de protéger les droits collectifs des autochtones du Canada. Il a dit que la protection des seuls droits individuels finirait par renforcer les gens forts et bien placés de la société, et par affaiblir davantage ceux de la société qui étaient déjà affaiblis. Ce qui a fait sursauter M. Trudeau, qui a réfuté tout ce que M. Mercredi venait de dire, affirmant que toute défense des droits collectifs revenait au fascisme, et conduirait à des abus incroyables. Comme je me tenais à côté de M. Mercredi pendant cet échange, je me suis senti très honoré de participer (comme simple maître de cérémonies, pas plus!) à un échange aussi mémorable. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que M. Trudeau exagérait. Quant à moi, je n’aurais jamais qualifié de «fasciste» une stratégie utilisant les lois pour améliorer la condition des peuples autochtones au Canada.
La plupart des gens ordinaires au Canada n’ont pas vraiment besoin de la Charte des droits et libertés (si l’on fait exception de ses provisions contre la discrimination), car ils respectent déjà les lois de ce pays, sont très rarement victimisés par des criminels, et ne comparaissent jamais devant les tribunaux pour se défendre. Avant l’adoption de la Charte, il y avait bien d’autres lois au pays visant à protéger les droits individuels. Le Canada est l’une des premières démocraties de la planète. Je dirais que, jusqu’à un certain point, la relative civilité des Canadiens aide à protéger les droits de la personne également. Si j’affirme cette position, c’est parce que je crois que les lois sont d’abord et avant tout le reflet imparfait des sociétés dont elles procèdent, et que le respect de la dignité humaine est beaucoup plus une valeur sociale qu’une loi abstraite imposée par le législateur. En fait, je n’ai connu que deux seuls hommes ayant effectivement invoqué la Charte canadienne des droits et libertés devant les tribunaux: (1) un gangster de premier plan et narcotrafiquant international, et (2) un présumé pédophile en série. Ces deux hommes ont invoqué leurs droits en vertu de la Charte, puisque, légalement, ils auraient dû jouir des mêmes droits que n’importe quel autre Canadien. Dans les deux cas, l’affaire a été renvoyée pour vice de forme.
Je me demande si la constitutionnalisation des droits de la personne au Canada a vraiment amélioré le respect de ces droits au pays. Alors que cette constitutionnalisation prétend défendre la souveraineté de l’individu face à l’arbitraire de l’État, à bien des égards la Charte augmente le pouvoir arbitraire de l’État sur l’individu. Belle souveraineté!
Le mécanisme constitutionnel permettant d’outrepasser la Charte a des effets pervers : il s’agit, bien-sûr, de la clause dérogatoire (ou «disposition de dérogation»). Le Parlement fédéral et les législatures provinciales peuvent invoquer cette clause afin de suspendre la pratique de certains droits individuels. Comme j’habite le Québec, j’ai pu voir à maintes reprises comment différents gouvernements québécois ont invoqué cette clause dérogatoire précisément en vue de supprimer les droits fondamentaux. Il peut vous sembler étrange de me voir présenter la problématique ainsi, mais si la Charte n’avait jamais été là en premier lieu, ces gouvernements québécois successifs n’auraient jamais eu besoin de l’outrepasser, et les citoyens auraient trouvé une autre façon de contester des politiques mauvaises. Sans oublier que la formule d’amendement de 1982 rend presque impossible tout amendement significatif de la Constitution, comme si l’on avait doté la première loi du pays d’un immense piège à ours.
Maintenant que j’ai intégré différentes expériences de vie, lorsque je lis les chefs-d’œuvre du libéralisme classique aujourd’hui, je suis beaucoup plus sensible à la relation entre les lois, les citoyens et les communautés. En bout de ligne, je me pose plus de questions qu’auparavant.
Par exemple, Montesquieu a écrit que «La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent.» Mais dans ce cas, je me demande : que faire si la loi est excessive? Dans quelles conditions est-il juste pour le citoyen de défier une loi injuste?
 Alexis de Tocqueville, ce grand théoricien de la démocratie du dix-neuvième siècle, préconisait toutefois la protection des droits et la justice sélectives
Tocqueville a écrit que «Démocratie et socialisme n’ont rien en commun sauf un mot, l’égalité. Mais notez la différence : pendant que la démocratie cherche l’égalité dans la liberté, le socialisme cherche l’égalité dans la restriction et la servitude.» Je suppose que Tocqueville faisait référence ici à l’égalité devant la loi – une bonne idée en théorie, mais une idée loin d’être réalisée dans la pratique. Par ailleurs, Tocqueville a écrit que «Les meilleures lois ne peuvent faire marcher une constitution en dépit des mœurs ; les mœurs tirent parti des pires lois. C’est là une vérité commune, mais à laquelle mes études me ramènent sans cesse. Elle est placée dans mon esprit comme un point central. Je l’aperçois au bout de toutes mes idées.» Comment ne pas se rappeler que dans l’analyse de Tocqueville de la démocratie en Amérique, il préconisait une égalité et une liberté hautement sélectives. L’une des raisons pour lesquelles il admirait tant l’Amérique était cette poussée impériale inexorable vers l’ouest, l’écrasement et le déplacement des Amérindiens, la colonisation et l’exploitation agricole de forêts qui jadis avaient fait partie de la Nouvelle-France (le pays d’en haut, autrement dit le Michigan d’auj0urd’hui). Il souhaitait que la France agisse comme l’Amérique à cet égard. Ainsi, Tocqueville voyait d’un bon œil des pratiques coloniales françaises musclées en Algérie, par exemple, des razzias, raids, enlèvements et éventuellement des campagnes d’assassinats chez les «indigènes» (Algériens civils).
Finalement, parlons du lord Acton, selon lequel «le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais.» Très bien. Sauf que, Acton, ce grand théoricien du libéralisme classique, a également soutenu le parti des Confédérés pendant la Guerre de Sécession, ce qui signifie qu’il était disposé à tolérer l’institution de l’esclavage. Bel exemple, en effet, de «droits sélectifs!»
Je vis dans un pays qui est reconnu comme l’une des premières démocraties de la planète. Pourtant, au Canada, les droits de la personne sont protégés de manière sélective, tout comme la justice est appliquée de manière sélective. La règle de droit devrait s’appliquer à tous. Peut-être que le problème réside dans la relative inefficacité du système judiciaire. En tout cas, il me semble qu’il y a un véritable fossé entre la théorie et la pratique du libéralisme classique. Comment faire pour renforcer les droits de la personne, sans que ce soit au détriment des laissés-pour-compte et gens sans voix de la société? Comment concilier les droits des individus et des communautés? Comment faire pour empêcher que les forts, les riches, les gens agressifs et les petits malins pouvant s’offrir les services des avocats les plus redoutables finissent par exercer leur propre souveraineté au détriment des citoyens ordinaires (par exemple, en commettant des actes illégaux en toute impunité)? Je reviendrai sur ce sujet.
 Damien Iquallaq me montre quelques-uns de ses chefs-d’oeuvres
Lors d’une visite à Cambridge Bay, Nunavut, j’ai eu la chance de rencontrer Damien Iquallaq, l’un des plus brillants jeunes tailleurs de pierre inuits. Il m’a montré plusieurs de ses sculptures, et a expliqué ce qui le motive, en tant qu’artiste.
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George: Pouvez-vous me parler de votre famille, Damien?
Damien: Mon arrière-arrière-grand-père était Roald Amundsen, l’explorateur norvégien. Il a pratiquement fondé la ville de Gjoa Haven. Il a découvert l’endroit où Gjoa Haven se trouve aujourd’hui. Il faisait une expédition à l’époque, à la recherche du Passage du Nord-Ouest. Il lui fallait trouver un endroit pour s’abriter pendant l’hiver, et il est venu s’installer dans un beau petit havre qui est connu aujourd’hui sous le nom de Gjoa Haven. Les mots Gjoa Haven font référence à son navire, appelé le Gjoa, alors il s’est arrêté dans ce qui lui semblait comme un petit paradis, un havre, un refuge très sûr, et c’est là qu’il s’est arrêté. Mon grand-père était Nelson Takkiruq. Il était de Gjoa Haven. Il y avait quatre frères - tous étaient sculpteurs … Mon grand-père Nelson Takkiruq est celui qui a eu le plus d’influence sur moi. Ses frères étaient connus à travers le monde comme tailleurs de pierre célèbres qui ont voyagé autour du monde et des choses comme ça. Mais je ne sais pas - je voulais être comme mon Tata, mon grand-père. … En ce qui concerne les esprits, il y a Nuliyayuk, l’esprit de la mer. Elle contrôle la chasse aux animaux marins. C’est elle qui contrôle la façon dont la chasse évolue, c’est elle qui sait si la chasse va être mauvaise ou non. C’est un esprit très puissant dans la culture Netsilik à Gjoa Haven, car les gens dépendent beaucoup de la viande de phoque. Alors c’est Nuliyayuk qui décide si la saison de la chasse va bonne ou non…. Un autre esprit, Kiviuk, a créé les poissons. Il hachait des blocs de bois, et en tombant dans la rivière, les éclats sont devenus des poissons.
 Une carte du Nunavut - Cambridge Bay se trouve au centre gauche, Gjoa Haven au centre
George: Vous taillez beaucoup d’esprits.
Damien: Oui, il y a par exemple le danseur au tambour, un puissant shamane. Les ailes représentent sa capacité de voler ou de surmonter tout obstacle devant lui. Le tambour est juste une façon de lui donner une expression et des émotions. La danse au tambour fait partie intégrante de notre culture inuit, c’est un art assez sérieux, pour ainsi dire. Les expressions de son visage montrent seulement les difficultés que les gens peuvent rencontrer au cours de leur vie. C’est un morceau dont je suis très fier.
George: Effectivement, il est très beau.
Damien: Et voici un shamane, qui nage sous l’eau et fait des voyages jusqu’au fond de l’océan pour visiter Nuliyayuk, pour la combattre en fait, parce que c’est elle qui empêche les chasseurs de chasser les animaux. Les gens ont donc envoyé un de leurs plus puissants shamanes au fond de l’océan, pour y lutter contre Nuliyayuk, pour qu’elle puisse libérer les animaux pour la chasse. Cette sculpture m’a pris environ quatre jours jusqu’à maintenant.
 Damien travaille ici avec l'os de baleine
George: Quelle matière taillez-vous?
Damien: Je taille essentiellement la pierre. J’aime faire des shamanes et des êtres spirituels, du folklore Netsilik, pour ainsi dire.
Georges: Quelle pierre particulière utilisez-vous?
Damien: Voici une pierre appelée «Brucite» - c’est une pierre assez dure. C’est la première fois que je travaille avec, et je l’apprécie vraiment. Je travaille avec des fanons de baleine pour faire le harpon, et l’os de baleine pour faire les dents et les sourcils.
George: Pourquoi aimez-vous tellement le monde des esprits?
Damien: J’y crois tout à fait, et comme les aînés de ma famille et tout ça, ils m’ont dit que ces gens ont vraiment existé, je veux dire, je ne sais pas, dès que j’ai commencé à voir les shamanes et tout ça, le monde des esprits s’est emparé de moi, et c’est ce qui m’intéresse le plus.
 Lors de ma visite à Cambridge Bay, plusieurs aînés inuits (dont Margaret et Matthew Nakashook) m’ont raconté en Inuinnaqtun de merveilleuses histoires au sujet du shamane-héro Kiviuk (merci à Emily Angulalik, qui a servi de traductrice-interprète). Le shamane Kiviuk a beaucoup inspiré les oeuvres de Damien.
George: Pouvez-vous me parler de l’esprit de la foudre?
Damien: Oui, il s’agit de Qudluk. C’est l’esprit de la foudre. Il vit dans le ciel, et il a deux pierres de silex, qu’il cogne ensemble pour créer des éclairs.
Georges: Et vous avez fait des sculptures de tous ces esprits. Elles sont belles.
Damien: Merci à vous.
 J’ai rencontré des boeufs musqués juste à l’extérieur de Cambridge Bay
 Sir John Sulston
Il y a quelques années, j’ai réalisé un entretien à la fois intéressant et fort étonnant avec sir John Sulston, directeur de la partie britannique du Projet du génome humain. Étonnant, car je me souviens de l’avoir appelé très tôt le matin même de notre rendez-vous, lui demandant ce qui allait arriver à notre rendez-vous si jamais il apprenait plus tard dans la journée qu’il venait de remporter le Prix Nobel de médecine. Cet entretien s’effectuait dans le cadre d’une série de trois documentaires radio d’une heure que je faisais pour le compte de Radio-Canada, intitulée Quand la machine se réveillera. (La version anglaise de la même série d’une longueur de trois heures également, s’appelait When the Machine Awakes.) Voici cinq de mes questions d’alors, avec les réponses de sir John.
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George: Alors, félicitations! Je me sens un peu comme un prophète ce matin, parce que je vous ai appelé tantôt, de bonne heure, pour vous dire: «Si jamais vous gagnez le prix Nobel aujourd’hui, cela aura-il un impact sur notre rendez-vous?»
John: C’est donc vrai! Et je vous ai répondu, «prix Nobel - comment ça?» Car réellement je n’étais au courant de rien! En fait, vous n’étiez pas la première personne à évoquer cette hypothèse. Quelqu’un d’autre m’en a parlé vers la fin de la semaine dernière, en me disant: «comment fais-tu pour garder le secret?» Je vais devoir lui répondre par courriel que j’ignorais tout de cette histoire!
George: Quel est selon vous l’importance de ce prix Nobel?
 Le roi de Suède remet le prix Nobel à sir John Sulston
John: Je crois que, comme il arrive si fréquemment avec le comité Nobel, ce prix reconnaît des travaux fondamentaux. Le comité reconnaît, par exemple, que Sidney Brenner et le groupe autour de lui ont bâti des fondations solides qui ont contribué très largement à notre compréhension du mécanisme de notre propre corps. Et il est intéressant de constater toute l’évolution dans ce domaine depuis ce temps-là . Je pense que nous avons fini par apprendre définitivement ce que nous n’arrivions qu’à imaginer autrefois. Nous avons appris très clairement à quel point il y a unité de la vie, comment les mécanismes que nous avions commencé à découvrir chez le nématode à cette époque-là se trouvent également dans le corps humain. Et ce qui justifie la citation réside dans le fait que les gènes contrôlant les voies de mort cellulaire chez les nématodes se retrouvent également chez les humains et sont donc très importants sur le plan médical, parce que si ces gènes vont mal, alors ils vont causer des problèmes, que ce soit un cancer ou une dégénérescence, peu importe. Et je crois qu’ainsi le comité fait-il preuve d’une vision à très long terme des travaux.
 Un nématode, vu de près
George: À quoi vos travaux mèneront-ils?
John: Ces travaux conduiront, en un sens, à tout, mais seulement à travers beaucoup des travaux effectués par d’autres personnes. Je veux dire, prenez un bon exemple à moyen terme, car il y a des choses qui se produisent dans l’immédiat, comme le diagnostic, il y en a d’autres qui ne se produiront qu’après un laps de temps assez considérable, comme la plupart des formes de thérapie génique. Un bon exemple à moyen terme est le travail sur le cancer. Le groupe de dépistage du cancer, dirigé par Mike Stratton*, ici même à l’Institut Sanger, fait des recherches sur le cancer, en utilisant des informations provenant du génome humain pour analyser systématiquement les tumeurs afin de comprendre ce qui ne va pas chez elles, en termes génétiques. Ce qu’il convient de retenir, dans le cas des tumeurs, est que l’ADN en est altéré. Nous savons que l’ADN en est altéré. Les cellules continuent à se comporter d’une manière différente. Elles ne réagissent pas aux signaux leur indiquant qu’il est temps d’arrêter la croissance de l’organisme. Maintenant, si nous pouvions découvrir dans chaque tumeur particulière les gènes précis qui agissaient de la sorte, les gènes particuliers dont la tumeur avait besoin afin de poursuivre sa croissance et de détruire le patient, alors nous pourrions, du moins nous l’espérons, très probablement, en temps voulu, fabriquer des médicaments pour arrêter ou peut-être pour lutter contre ces organismes ou peut-être trouver un autre moyen d’atteindre ces cibles. Je veux dire, ce qui importe est bien la stratégie déployée afin de trouver des cibles. Dorénavant, il est possible d’effectuer une recherche de manière systématique, car nous avons acquis une connaissance plus complète du génome humain. Or, il ne faut pas croire que tout cela ressort automatiquement des recherches ayant déjà été faites sur le génome humain. Les données sont là pour que des personnes en disposent. Le groupe de Mike Stratton trouve les cibles. Il faudra ensuite des années, voire des décennies, pour que des travaux effectués par les grands groupes de personnes travaillant dans le domaine de la phamaceutique mènent à la découverte de traitements réels. Alors voyez-vous, il faut dire que ces recherches sur le nématode ne constituent qu’un début. Mais ces recherches auront seulement de la valeur, si d’autres chercheurs trouvent le moyen de les transformer en utilisations pratiques.
George: Si les cellules constituent des sortes de machines, si le fonctionnement du génome agit comme une sorte de mécanisme, un mécanisme ou programme très complexe, peut-on dire que l’être humain, du moins du point de vue physiologique, est à son tour une sorte de machine?
John: Ah oui, l’être humain est une machine très belle, une machine très complexe, mais l’être humain est bel et bien une machine. Voilà ce que j’entends par la compréhension. Et c’est très bien de l’appeler ainsi. Or, l’analogie avec la machine est parfois mal comprise, car elle pourrait sembler trop simpliste, comme s’il s’agissait d’un engrenage ou de quelque chose comme ça, alors que, évidemment, l’être humain est bien plus que ça. Je pense que par la même occasion il est utile de réfléchir au concept de «programme» (dans le sens de logiciel). Les programmes complexes comprennent des boucles itératives, qui déclenchent à leur tour de nouveaux bits du programme (les bits étant les unités les plus petites de mémorisation dans un ordinateur). Ce processus n’est pas aussi simple que d’aller de A à B. C’est tout un parcours, qui passe par toute une série de processus. Les programmes informatiques complexes sont comme ça de toute façon. C’est pourquoi les ordinateurs plantent - pas parce que l’ordinateur lui-même plante, mais plutôt parce que le programme exécuté par l’ordinateur se met dans une position qui n’avait pas été prévue par le concepteur. Parce que le concepteur n’a pas pu prévoir toutes les possibilités. Donc, nous faisons face à un déploiement complexe de l’information du génome, par un processus de calcul exprimé dans les propriétés physiques des molécules générées par le génome. Voilà le problème que nous avons à résoudre.
 Des cellules épithéliales humaines, utilisées dans la recherche sur le cancer
George: Mais dans votre livre, The Common Thread, vous avez défendu, vers la fin, le caractère unique de chaque être humain, puisque la programmation ne s’applique pas partout – universellement – de la même façon.
John: C’est juste, c’est un point important. Car au cours de ce déploiement, le programme ou logiciel interagit aussi avec l’environnement, et ce qui est très important chez les êtres humains, avec la pensée. En fait, le logiciel fait en sorte que la machine réfléchisse. Cette machine qui réfléchit, réfléchit à elle même. Et elle apprend, et regroupe ce qu’elle apprend dans de nouveaux enchaînements, pensées, idées et observations qui sont regroupés ensuite dans de nouveaux enchaînements. Alors, nous aboutissons dans une situation probablement tout à fait imprévisible, car ce que nous pensons ou faisons, à un moment donné, peut être dû au hasard, et pourtant je crois que la question de savoir si le libre arbitre existe, et là il faut dire, est-ce que je crois qu’il existe autre chose en dehors de la machine, ou ce sentiment d’être une personne consciente d’elle même, avec le libre arbitre, qui dit «je suis», eh bien, ce sentiment est-il précisément ce que ressent une machine très complexe? Mais si nous comprenions réellement tout notre fonctionnement, ce serait peut-être difficile pour nous – mais ce ne sera pas difficile pour nos petits-enfants, car d’ici une génération, on aura compris tout ce fonctionnement, et on dira «parfait, voilà ce que ressent une machine complexe, alors maintenant je n’ai qu’à continuer et à être une bonne personne.»
+ + +
* Pour de plus amples informations sur les travaux de recherche menés par Mike Stratton, veuillez consulter le site suivant:
http://www.sanger.ac.uk/research/projects/cancergenome/
 L’église Saint-Marie, Cracovie
J’ai consacré plusieurs blogues sur ce site à la liberté ainsi qu’à l’esclavage. En fait, j’ai appris toute l’importance de la liberté, alors que je visitais Cracovie, en Pologne, avec mon ami Wilczek Siemienski, vers la fin des années 1970.
A l’époque, la Pologne était à toutes fins pratiques une colonie de l’empire soviétique, soumise à la tyrannie sans visage du communisme. J’y ai rencontré des gens qui avaient survécu aux camps de concentration nazis ou avaient été exploités comme esclaves dans le système des goulags en Union Soviétique. J’y ai rencontré d’autres personnes qui souffraient des tourments bureaucratiques sans doute plus raffinés d’une sorte de servitude perpétuelle. J’y ai appris à connaître des gens qui arrivaient à se créer un espace de liberté personnelle. Wilczek m’a demandé de l’accompagner, lors d’une visite chez sa tante Pelagia Potocka, une vieille dame, qui faisait marcher une presse d’imprimerie dissidente à la maison. Des amis sans nombre faisaient des séjours de quatre-vingt-huit heures en prison, simplement parce qu’ils s’opposaient au régime. J’ai appris que la «vraie vie» y était vécue surtout en privé, et en grande partie dans le secret, d’une façon aussi intense que colorée. Dans leur vie privée, certains Polonais me semblaient plus libres que ces Canadiens que je connaissais à Montréal, pour lesquels la liberté était tout simplement donnée.
 L’appel du clairon à la liberté
Je me souviens de longues promenades à pied, dans la vieille ville de Cracovie. Je parcourais l’immense place du marché, passant devant les tours jumelles gothiques de l’église Sainte-Marie. J’y entendais le Hejnał mariacki toutes les heures, cet appel du clairon à la liberté. Je le trouvais – et je le trouve encore – incroyablement émouvant. Le hejnał fait partie de la vie polonaise depuis le 13e siècle: à l’époque un clairon a mis ses compatriotes en garde contre une invasion tatare mais a été tout à coup, au milieu de la mélodie, mortellement blessé par une flèche au cou.
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J’ai commencé à étudier la nature de la liberté, tombant ainsi sur La Pensée captive, livre assez particulier du lauréat Nobel polono-lituanien Czesław Miłosz. Dans ce livre, Milosz a expliqué ce qui se passait quand des auteurs étaient soumis au conformisme totalitaire.
 Czesław Miłosz
Le communisme étouffait et espionnait l’individu tour à tour, perturbant sa vie pour la ré-organiser aussitôt, s’emparant des faibles et harcelant les forts, transformant la vie publique en une mascarade grisâtre.
Mais les auteurs veulent avant tout être publiés, veulent être lus. Ainsi, certains auteurs vendaient-ils leur âme au Parti, devenant fonctionnaires au service de l’État, tandis que d’autres pratiquaient le Ketman, qui, selon Miłosz, était à l’origine une stratégie de survie musulmane, consistant à cacher ses doutes au sujet de l’idéologie en place, derrière des exploits acrobatiques en public. J’étais intrigué avant tout par sa définition du Ketman professionnel : «Puisque je me trouve placé dans des conditions qu’il ne dépend pas de moi de changer, et puisque je n’ai qu’une seule vie qui est en train de s’écouler – ainsi va le raisonnement – je dois m’efforcer d’en faire le meilleur usage possible. Je suis comme un coquillage accroché à un récif au fond de la mer. Au-dessus de moi se déchaînent les tempêtes; de grands navires passent; mais mon effort est tendu vers ce rocher auquel j’adhère, car je périrais si les flots m’emportaient et il ne resterait de moi nulle trace. Ainsi surgit le Ketman professionnel. Est-on un savant, on prend part aux congrès où l’on fait bien haut les exposés nécessaires, strictement conformes à la ligne du Parti. Ce qui n’empêche pas de poursuivre des recherches personnelles selon les bonnes méthodes scientifiques, au laboratoire, – et c’est là qu’on trouve sa raison de vivre.»
L’idée de la dissidence me plaisait, car elle associait l’individualisme et l’altruisme. Je voyais Miłosz comme un dissident, même s’il avait dû goûter à la coupe amère de l’exil. Il a dit lui-même dans La pensée captive, «Maintenant, me voici en exil. La peine est juste. Mais peut-être suis-je né pour que les esclaves éternels parlent par ma bouche.»
 Une partie de la formation littéraire de Czesław Miłosz a consisté à faire du journalisme clandestin pendant l’Insurrection de Varsovie
Une partie de sa formation littéraire a consisté à pratiquer le journalisme clandestin pendant l’Insurrection de Varsovie de 1944, alors que les Nazis incendiaient la ville, et les Soviétiques attendaient les bras croisés sur l’autre rive de la Vistule. De nombreux membres de la famille de Wilczek avaient participé à cette Insurrection; plusieurs d’entre eux m’ont raconté comment cela avait été.
Lors de mes visites en Pologne, je me demandais pourquoi les Européens cherchent à faire croire que l’esclavage de dizaines de millions d’Européens, instauré par les Nazis et les Soviétiques, n’était qu’une sorte d’aberration historique de parcours, comme si le reste du monde (à part quelques îlots de liberté exportée, tels que l’Amérique du Nord et l’Australie) était voué à l’esclavage, et les Européens naturellement destinés à la liberté. Bien-sûr, en septembre 1939, certaines puissances occidentales dont le Canada, provoquées par l’invasion de la Pologne, ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie. Mais en 1945, lors de la conférence de Yalta, la Pologne est entrée dans la zone d’influence de l’Union Soviétique: voilà un beau butin de guerre. Étant donné l’existence du Rideau de fer lors de mes séjours à Cracovie, c’était comme si celui qui ne jouissait pas de la liberté, ne pouvait même pas être européen. Alors que l’histoire démontre, de façon continue, que la servitude et l’esclavage font partie du paysage en Europe, depuis des millénaires.
De plus, je me suis demandé à l’époque, et je me demande toujours, pourquoi il y a si peu de dissidents dans les démocraties occidentales. Se pourrait-il que les Occidentaux se fassent soudoyer par le système, qu’ils se mettent au lit avec l’État ou les grandes sociétés tout simplement parce que c’est commode ou nécessaire pour leur survie de le faire? N’existe-t-il pas de nos jours un esprit du Ketman, une sorte de lâcheté opportuniste, permettant aux uns et aux autres de profiter publiquement du système tout en cultivant des inquiétudes, doutes et espoirs en privé? Quand il y a un tel écart entre ce qu’une personne fait et ce qu’elle dit, on peut difficilement parler de la conviction.
S’il y a une constante dans la nature humaine, il me semble qu’elle est bien celle-ci: même au milieu de la liberté relative, certains agents malveillants, que ce soit des individus, groupes, organisations criminelles, grandes entreprises ou encore des agents de l’État, s’affairent à mettre au point de nouvelles façons de réduire les autres à la servitude, donc à l’esclavage. Pendant ce temps, d’autres font avancer la liberté de manière assidue.
Le Hejnał et Milosz sont là pour nous rappeler que la liberté ne doit jamais être tenue pour acquise.
Hélas, Wilczek Siemienski est décédé tout récemment, pendant l’effroyable tremblement de terre à Haïti. En rédigeant ce blogue au mois de décembre, je pensais à lui, car il travaillait pour l’ONU, dans le domaine des droits de l’homme.
 La liberté ne doit jamais être tenue pour acquise
 Emily Doolittle
Emily Doolittle est compositrice et détentrice d’un doctorat en musique de l’Université Princeton. J’ai rencontrée au moment de réaliser une série de documentaires pour CBC Radio, The Secret Voice of Nature.
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GT: Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la musique des oiseaux?
Emily Doolittle: En 1999, alors que j’habitais à Amsterdam, j’ai composé « Night Song Blackbird ». Une fois rendue là -bas, je me suis réveillée au beau milieu de la nuit, et j’ai en effet été stupéfaite d’entendre par la fenêtre le chant d’un oiseau – le merle européen ou Turdulus merula. Et comme je venais d’arriver et je n’étais pas encore tout à fait consciente de ce qui m’entourait en Hollande, eh bien, j’ai ouvert la fenêtre pour mieux écouter cet oiseau, et ce pendant longtemps. J’ai réellement été fascinée par la comparaison entre ce que l’oiseau chantait et ce que j’avais l’habitude d’entendre en termes de musique humaine…. J’ai constaté que beaucoup des petits motifs que cet oiseau chantait étaient très proches des motifs que les humains utilisent dans leur musique – de petites gammes et des arpèges et des choses comme ça. Mais la façon dont le merle juxtaposait les motifs me semblait très différente de ce que les humains en auraient faits. Alors j’ai pensé à cette expérience pendant longtemps, et j’ai fini par l’explorer à travers une de mes propres compositions, « Night Song Blackbird »…. J’ai inventé toute une série de motifs. J’ai écouté le merle à côté de chez moi, et puis et il y en avait un autre près de la maison d’un ami et j’ai écouté ce dernier oiseau également. J’ai recueilli quelques motifs réels de ces merles, et puis j’en ai inventé plusieurs qui me semblaient proches des motifs que ces merles auraient chantés. Alors dans ma composition, je commence à organiser les motifs comme le merle l’aurait probablement fait – avec beaucoup de répétitions, avec des sauts d’un motif à l’autre sans aucun raccordement mélodique ou harmonique des sons … Suivi du silence selon un schéma qui ne correspondrait pas tout à fait à nos notions humaines de la musique. Alors, peu à peu tout au long du morceau, je transforme les motifs en quelque chose qui s’approcherait de nos habitudes en termes d’arrangements musicaux. Il y a plus de «patterns» dans les motifs, il y a plus de transitions entre les motifs, les choses sont plus liées ….
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Cet extraordinare chant de merle a été enregistré en Allemagne par reinsamba. Cet enregistrement est couvert par une licence Creative Commons. Vous pouvez le télécharger en cliquant sur www.freesound.org
 Le merle européen (Turdus merula)
GT: Pensez-vous que votre propre formation de musicienne vous a aidé à travailler avec ce que le merle chantait à Amsterdam?
Emily Doolittle: Oui, je crois effectivement que cela m’a aidé, bien que la musique classique ne soit généralement pas ouverte à ce genre de choses, ou que la plupart des musiciens classiques ne soient pas ouverts à l’idée selon laquelle les animaux font eux aussi de la musique. Mais je me souviens d’avoir parlé, il y a environ quinze ans, à un chef d’orchestre au sujet des chants d’animaux – des chants d’oiseaux surtout – et je lui ai demandé si ces chants pourraient être considérés de la musique ou non. Et il m’a répondu: «On dirait qu’il s’agit là de la musique, alors que c’est tout simplement du chant nuptial, et on ne doit pas le confondre avec de la vraie musique – les oiseaux chantent pour revendiquer leur territoire, ou quelque chose comme ça. Ce n’est pas du tout de la vraie musique.» Or, j’ai continué à m’intéresser à ce sujet. Alors, si vous recevez formation classique au Conservatoire de série, on ne va tout de même pas vous laisser croire que le chant d’oiseaux soit quelque chose de musical.
GT: Chez les humains, les ballades ne sont-elles pas une forme de chant nuptial?
Emily Doolittle: Dans la culture occidentale, nous avons tendance à voir les chants des animaux comme quelque chose de purement fonctionnel et biologique, alors que musique de l’homme serait quelque chose de purement esthétique et créatif et beau. Je pense que si l’on cherche vraiment à comprendre ce qui se passe dans les chants des animaux et des chansons de l’homme, on constate que la fonctionnalité n’explique pas tout chez les animaux, et que beaucoup de chansons humaines ont avant tout un objectif fonctionnel. Pensons par exemple aux chansons d’amour, aux «rock stars» sexy, aux hymnes nationaux, aux chansons d’équipe sportive – dans tous ces cas, si on applique la norme de la fonctionnalité animale, on dirait que les humains sont en train de chanter des chants nuptiaux ou de revendiquer un territoire quelconque….
GT: Certaines espèces sont-elles d’après vous plus novatrices que d’autres?
 Thai Elephant Orchestra
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Ce clip audio du Thai Elephant Orchestra a été extrait du clip YouTube suivant: http://www.youtube.com/watch?v=23ASZtKfEAc&feature=related
Emily Doolittle: Certainement il y a des espèces qui font plus de musique que d’autres. Je crois que, pour qu’il y ait de la musique, il faut un élément d’apprentissage et un élément de choix. Et il y a des oiseaux qui n’apprennent pas leurs chants. Ils ont des chants instinctifs. Il y a des oiseaux qui ne changent jamais leurs chants. J’ai tendance à penser que ces chants-là n’ont rien de spécialement musical, ou sont moins musicaux que les chants de ces oiseaux qui, dès un jeune âge, apprennent leurs chants et les refaçonnent constamment au cours de leur vie et recueillent de nouveaux éléments pour les rassembler de manière différente …. Les oiseaux forment la très grande majorité animaux qui émettent des sons (d’après moi) musicaux. Mais il y a certains mammifères qui ont des chants qui me semblent très musicaux aussi. Parmi les animaux qui font sans aucun doute les sons musicaux, l’on peut noter les baleines et les dauphins, peut-être les chauves-souris… Les chauves-souris apprennent et chantent des chansons dans les ultra hautes fréquences, et elles peuvent chanter des variations sur ces thèmes également. Puis, il y a plusieurs animaux, comme par exemple les éléphants, qui à l’état sauvage ne sont pas vraiment connus comme des musiciens, mais qui en captivité peuvent très bien faire quelque chose qui ressemble à de la musique. En Thaïlande, il y a un ensemble d’éléphants connu sous le nom de «Thai Elephant Orchestra». Tout cela a commencé quand les éléphants étaient utilisés dans l’exploitation forestière en Thaïlande, et une crise est survenue à un moment donné dans la production de bois. Il y avait tous ces éléphants chômeurs, sans aucun moyen de gagner de l’argent pour leurs maîtres. Comment permettre aux éléphants de survivre à une telle crise? Il fallait trouver de nouvelles manière de gagner de l’argent avec eux. Autrefois, on avait amené les éléphants à faire de la peinture, et ensuite on avait vendu les tableaux…. Mais là plusieurs personnes, dont David Soldier, le compositeur, ont eu l’idée de construire de grands instruments de musique pour les éléphants, afin de voir si les éléphants étaient intéressés à le faire. Et les éléphants ont été très intéressés à jouer aux instruments. L’attitude des éléphants par rapport à ces instruments s’approchait de très près à l’attitude que les êtres humains auraient prise. Ces instruments sont comme de très grands xylophones, et les éléphants jouent une note pendant une longue période, puis une autre note, explorant par la suite les deux notes, tout en ajoutant un nouvel élément à la fois, plutôt que d’essayer tout à la fois. On a constaté que les éléphants ont fini par préférer certains instruments à d’autres et certains passages à d’autres. Apparemment, certains des xylophones ont été construits en utilisant la gamme thaïlandaise, à laquelle on a rajouté une seule note. Et les éléphants ne jouent pas de cette note supplémentaire – ils ne jouent que la gamme thaïlandaise. Ce qui me fait penser qu’ils reconnaissent la correspondance existant entre l’instrument qu’ils jouent et la musique qu’ils ont déjà entendue. En faisant d’autres expériences, on a appris que les éléphants reconnaissent les mélodies, non seulement dans l’immédiat, à court terme, mais pendant des années aussi. Et ils sont sensibles aux séries de notes, que ces séries soient transposées ou non …. Au cours des dernières dix ou vingt années, on a constaté que les éléphants communiquent entre eux avec des sons infrasonores, ces sons étant trop faibles pour que nous puissions les entendre. Alors même si les éléphants ne sont pas connus comme des musiciens à l’état sauvage, ils font possiblement des choses que nous ignorons. On sait que les éléphants imitent les autres éléphants, ainsi que les sons dans la nature, et ces éléments sont souvent associés à l’activité musicale.
GT: Les baleines à bosse vous intéressent-elles également?
Emily Doolittle: Oui, les baleines à bosse sont les meilleurs chanteuses parmi les baleines. La façon dont elles construisent leurs chants est remarquable – je trouve que ces constructions ressemblent beaucoup à ce que les hommes font avec leurs propres chansons. Dans les chants des baleines à bosse il y a des changements graduels et constants, il y a des procédés qui mènent à la transformation de ces chants.
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Une baleine à bosse
Emily Doolittle: Chez les baleines à bosse, ce phénomène est très intéressant. Dans chaque bassin océanique, toutes les baleines à bosse chantent la même chant. Mais le chant va changer progressivement. Le chant comprend entre cinq et neuf thèmes différents, chacun desquels est toujours chanté dans le même ordre. Donc, si les thèmes sont A, B, C, D et E, la baleine chante A, BBBBBBB, C, EEE, mais elle ne peut jamais chanter A, C, B, D, E. Et puis à l’intérieur des chants, les thèmes sont en fait des transformations de structures définies. Ainsi, en chantant un thème typique, la baleine peut chanter un glissando, chanter des notes qui montent, retirer quelques notes, mais c’est comme une gamme qui monte. Et puis quelques notes supplémentaires vont possiblement être retirées, ce qui ressemble plus à un arpège qui monte, et puis finalement la baleine pourrait chanter la note du début et la note de la fin. En bout de ligne, la baleine finit par transformer le thème en une nouvelle série. Donc, en écoutant la même baleine quelques années plus tard, on n’arriverait pas à reconnaître l’évolution à laquelle son chant a été sujette, à moins d’entendre tous les chants qui ont évolué dans l’intervalle.
+++
Pour de plus amples informations concernant Emily Doolittle et les merles, veuillez consulter:
www.emilydoolittle.com
http://silvertone.princeton.edu/~emily/musicfiles/nightbird.mp3
Voici une référence supplémentaire:
«Progressive changes in the songs of humpback whales (Megaptera
novaeangliae): a detailed analysis of two seasons in Hawaii» by
K.B.Payne, P. Tyack and R.S. Payne in Communication and Behavior of
Whales. Westview Press (1983)
 Une baleine à bosse et son bébé, au large de Hawaii
 Il me reste une année à faire dans la maîtrise ès sciences de la santé (pour des professionnels à mi-carrière) à l’Université d’Oxford
Lorsqu’on parle de «soins de santé», comment faire en sorte que l’aspect «soins» reçoive toute l’attention qu’il mérite? Tout le monde est d’accord sur le principe, mais, comme chacun le sait, la vraie question est de savoir comment améliorer la qualité des «soins». Beaucoup de chercheurs ont tenté de formuler les valeurs à privilégier, en vue d’améliorer réellement la qualité des soins. Pensons par exemple aux «soins centrés sur le patient». Parmi toutes ces formulations, celle que je préfère est la «médecine narrative», peut-être parce que je suis écrivain, et en tant que tel j’adore les récits.
J’aimerais que les patients soient traités comme des personnes réelles, à part entière, des personnes engagées dans un dialogue humain avec les professionnels, plutôt que comme de simples abstractions ou encore des illustrations observables, au niveau micro, de phénomènes médicaux largement répandus au niveau macro.
 Le médecin et la patiente (Photo de DaVita)
Par ailleurs, j’aimerais croire que la science soit en mesure de fournir une base plus rigoureuse pour la prise de décisions médicales. Et pourtant je me demande s’il ne s’agit pas là d’une sorte de fantasme rationnel. Pendant six ans, j’ai dirigé un organisme international faisant la promotion de la médecine fondée sur les données probantes (Evidence-Based Medicine), c’est à dire à la valeur selon laquelle les soins prodigués aux patients devraient se baser sur des données scientifiques rigoureuses, les conditions d’exercice et l’expérience du praticien, ainsi que les préférences du patient et de l’entourage de ce dernier.
En outre, il me reste une année à compléter dans le programme de maîtrise ès sciences de la santé à l’Université d’Oxford. Je m’intéresse vivement au point de convergence, si un tel point existe réellement, entre la médecine fondée sur les données probantes et la médecine narrative.
Or, je me demande parfois si, loin d’être le remède à tant de malheurs dans la pratique médicale, le mouvement de la médecine fondée sur les données probantes n’est pas devenu plutôt une religion avec ses prophètes, ses prêtres, ses textes sacrés, ses rites et ses fervents adeptes, qui passent leur temps à se parler entre eux.
 D’après mon expérience, les infirmières savent mieux écouter que les médecins (Photo de Roger Aziz, pour le Collège Dawson à Montréal)
La médecine fondée sur les données probantes est-elle adaptée à l’individu, à l’image de la médecine narrative?
J’approuve l’idée voulant que les décisions médicales soient validées, appuyées, justifiées par les meilleures données disponibles, et pourtant la définition de ce que constitue une donnée me semble souvent trop étroite. En livrant leurs récits personnels, les patients sont-ils réelement en mesure de fournir des données? Ces narrations devraient bien-sûr être accueillies comme des données de la première importance.
Que faire s’il n’existe pas réellement de données, concluantes ou non, pouvant justifier une décision médicale?
Que faire si les données apparemment concluantes proviennent d’essais cliniques ayant été effectués par des sociétés pharmaceutiques, qui, certaines fois, faussent délibérément les résultats de recherche, afin de promouvoir leurs produits, au lieu de représenter une image fidèle de l’efficacité de tels produits?
Que faire si le médecin lui-même a une compréhension somme toute assez limitée de ce que constitue une donnée probante? Par exemple, dans le cas où un médecin continue à prendre des décisions enracinées dans la tradition, son autorité professionnelle, ses préjugés ou quelque autre facteur.
Que faire si les professionnels prennent des décisions qui ne sont pas influencées par les valeurs du siècle des Lumières, telles que la rationalité, l’analyse rigoureuse des données et la hiérarchie des niveaux de la preuve?
Que faire si le patient a une meilleure idée que le médecin de ce qui ne va pas, alors que le médecin ne sait tout simplement pas comment écouter le patient? Dans un blogue sur la médecine narrative, que vous trouverez ailleurs sur ce site, je me souviens d’avoir cité la Dre Rita Charon à l’effet que, lors de l’examen médical moyen aux États-Unis, le médecin interrompt le récit du patient au bout de 18 secondes seulement.
Que faire si le médecin prend une attitude forcément non-scientifique lors d’un examen médical? Certains médecins que j’ai consultés m’ont semblé tellement bizarres, que je me demande comment ils ont pu faire des études médicales. Je pense entre autres à ce médecin, qui, voyant que je souffrais d’une hernie discale, m’a conseillé de boire beaucoup de vin, de fréquenter un bordel dans les Carpathes et de faire l’amour à quatre pattes – il m’a affirmé que ce mouvement répété aiderait à résorber la hernie. Un autre médecin m’a examiné pendant deux minutes, avant de me prescrire une série d’épidurales, comme si j’étais sur le point d’accoucher (tout un exploit pour un homme). Un troisième médecin, au moment de recevoir la note de service de sa secrétaire, sur laquelle était dûment inscrit mon nom, a éclaté de rire … de son fort accent latino-américain, les larmes coulant sur son visage, il m’a dit qu’il n’avait jamais vu un nom de famille aussi curieux (en fait le nom de famille anglais «Tombs» veut dire «fils de Tom» et non pas «six pieds sous terre»). Après quoi, il a entamé un long discours sur la littérature surréaliste. En passant, ai-je dit au médecin, quel est votre nom? Ce médecin, secoué par le rire, m’a répondu qu’il s’appelait «Dr Appletower» («Dr Tour-de-pommes» pour ceux qui ne parlent pas l’anglais). En fait, j’ai trouvé son nom hilarant, mais j’ai préféré me taire poliment.
La question des limites de la médecine fondée sur les données probantes attire parfois l’attention des chercheurs. Ainsi, dans un article passionnant, paru en 1998 dans le British Medical Journal, Ian Kerridge et al. ont soulevé des questions sur l’éthique de la médecine fondée sur les données probantes. Selon ces chercheurs, «la médecine fondée sur les données probantes est incapable de concilier les revendications concurrentes des différents groupes d’intérêt; il n’est pas évident de recueillir un nombre suffisant de données satisfaisantes – on ne peut entreprendre un essai randomisé et contrôlé que lorsqu’il existe un «équilibre thérapeutique» véritable; le fait de faire appliquer les résultats d’essais cliniques aux soins individuels pourrait désavantager certains patients; et le fait d’allouer des ressources sur la base de données probantes implique des jugements de valeur implicites et pourrait laisser entendre que l’absence de données probantes équivaudrait à une absence (ou un manque) de valeur. »
 Je suppose que derrière ces objections plane un défi fondamental – l’incertitude diagnostique
Je suppose que derrière ces objections plane une question fondamentale. Que faire lorsque le médecin est confronté à une situation d’incertitude diagnostique, le médecin ne sachant tout simplement pas, dans une telle situation, quoi penser de la condition du patient? Lorsqu’on est confronté à l’incertitude diagnostique, il est inutile d’avoir recours à des formules toutes faites, comme la méta-analyse, les essais randomisés et contrôlés ou encore les études statistiques.
Il faut placer le patient au centre des soins de la santé. Je me dis qu’il incombe aux professionnels de la santé d’écouter la narration – à la fois verbale et corporelle – du patient. D’après mon expérience, les infirmières savent mieux écouter que les médecins.
 J’espère pouvoir trouver des réponses, dans le cadre de mes futures recherches à l’Université d’Oxford

VEUVE DE MAURITANIE
Par George Tombs
C’était elle, la veuve de Mauritanie:
Femme voulant coller sa bouche à cette mer de dunes ocres,
S’allonger dans ces creux violets et rêver,
Étendre ses bras dans le sable comme des ailes d’ange,
Comme des pointes de désir foutu,
Sentir la chaleur et le vent sec envahir son corps.
Écouter les bouffées de sable détaler le long des crêtes,
S’inventer un secret enchanteur, un secret magnifique,
Chasser de son âme toute espèce de finalité.
 Femme dans le Sahara (heureusement, ce n’est pas la veuve de Mauritanie)
Elle voulait fuir les derniers rayons roses du soleil,
Le bivouac, le crépitement du feu, les préparatifs du soir,
La cuisinière léchant la cuillère du couscous et vomissant.
Elle voulait repousser les avances des Maures aux yeux noirs
Qui parlaient Dieu et reluquaient la courbe de ses seins blancs.
Les extrêmes lui faisaient peur, les contrastes – vie/mort, tout/rien –
Elle voulait pour une fois se fondre dans quelque chose,
Oser connaître l’absolu – un absolu, n’importe lequel,
Un absolu éphémère, le temps de tout oublier.

Mais non: il l’aurait voulu ainsi – voulu qu’elle explore
Les dunes incurvées de Mauritanie, toujours en mouvement,
Qu’elle plante son doigt, comme une colonne de grès sculpté,
Qu’elle voit les tourbillons engouffrer la gloire des hommes.
Tourbillons…. Elle avait cherché le cadavre en vain,
Pendant deux semaines, le long de l’Amazone grouillant de vie,
Dans les torrents et bouquets de racines et eaux limoneuses.
Elle avait cherché en sanglots son kayak englouti,
Son visage bleu, son doigt flasque portant encore l’anneau.

C’était elle, la veuve de Mauritanie:
Femme que l’amour pour son héro avait toujours définie.
Mais l’amour à tout rompre était alors rompu:
Là , elle faisait son deuil des vérités grandioses,
Des passions lumineuses, des promesses jamais tenues.
Devant elle, une vie solitaire se mouvait – une vie à elle,
Comme une traînée d’obscurs désirs soufflée par le vent.
La nuit était tombée. L’air était vif. Le ciel rempli d’étoiles.
C’était le temps de regagner le bivouac.


VIEILLE MARIE
Par George Tombs
«Il y a longtemps,» dit Vieille Marie aux yeux ardents,
«Il y a longtemps, lorsque l’émouvante plainte du huart s’est arrêtée,
et le caquetage des oies des neiges a disparu vers le Sud,
et les premiers doigts de glace hivernale
allaient siffler et craqueler, s’agrégeant en plaques à travers le lac,
recouvrant sa surface bleue-songe d’un silence aux flêches mortes,
Eh bien Grand’père a émergé des ombres de la forêt en mocassins.
«Il connaissant l’histoire de ton peuple :
comment vous aviez marché, fouettant le boeuf,
depuis le grand océan jusqu’au Wisconsin, six lunes durant.
Aviez troqué une ferme dans l’Est contre une vague promesse
dans l’Ouest : une cabane sans toit, ni terre autour.
Il comprenait que ton peuple, tout tremblant de stupeur et de rage,
était reparti rejoindre le grand océan, toujours à pied,
pour subir, impuissants, un échec devant la justice.
Il voyait le nombre de lunes qu’avait pris le retour,
lorsque crasseux, affamés, toujours à pied, vous aviez laissé l’océan,
pour faire une troisième traversée de l’Amérique et regagner la cabane sans toit.
Il voyait que cela vous avait donné peur des ours et des loups,
de tout danger invisible.
Du clapotis des vagues bleues. De la foule muète de pins.
De la terre des Oneida,
illuminée la nuit par les feux de mon peuple.
Vous aviez peur de nous aussi, de nos cheveux noirs.
De nos rêves et amours chuchotés. De nos espoirs.
 Une partie d’une photo panoramique d’une communauté iroquoise, sous la neige, vers 1914. La nation oneida est une des six nations iroquoises.
«Eh bien Grand’père voyait ton prope grand’père,
ce nouveau-né sifflant, secoué par des convulsions de toux :
voilà l’étrange chant qui annonce le silence de la mort.
Le médecin blanc à lunettes, qui sortait sa futile science
d’un cartable noir rempli d’instruments divers,
qui haussait les épaules et attribuait
cette coqueluche à d’obscurs parasites issus de l’Indien,
disant qu’il ne restait plus rien à faire, sinon prier.
Anna, la mère de l’enfant, qui sanglotait dans son fauteuil à bascule,
serrant ce bébé agonisant contre son sein,
ce bébé pour lequel elle aussi avait vécu l’agonie.
«Eh bien Grand’père a émergé doucement des ombres en mocassin.
Il était grand et noir comme le corbeau. Il était fort. Il était sage.
Il connaissait le veuf et sa petite fille,
et pourquoi l’ours n’a pas de queue,
il savait quels lacs n’avait jamais fait de mort,
et quels lacs avaient noyé et pourquoi.
Comme il pouvait pénétrer le futur,
dans son coeur il pleurait déjà le destin des Oneida.
Mais plus encore, il connaissait les pouvoirs secrets de la Terre
que je ne puis dévoiler: les flûtes, les tambours,
les charmes sacrés qui doivent accompagner la réduction des os
et les remèdes des plantes.

«‘Je viens de faire un songe,’ dit Grand’père à Anna, la mère de l’enfant.
Sa voix tremble d’émotion :
il voit que la mort glacée avance sur le petit bébé.
‘Vous êtes arrivés dans la forêt,
dans cette cabane sans toit.
Lorsque enfin, Ã force de lutter, vous ne manquiez de rien,
vous êtes venus jusqu’à notre camp nourrir mon peuple,
nous offrant vos couvertures. Mais là , vous êtes dans le besoin.
Je vois que le médecin de ville n’a rien fait.
Voulez-vous faire confiance à ma médecine?’
Le moment de vérité est arrivé.
Anna doit maintenant choisir :
entre l’orgueil de l’homme à lunettes
et la sagesse des anciens.
La dureté de la vie dans cette terre à outrance lui semble insoutenable.
Faiblement elle fait signe que ‘oui’.
«Eh bien Grand’père rejoint doucement les ombres en mocassins,
arrache les herbes et racines que connaissent seuls les sorciers.
Il revient marmonnant mots et incantations que je n’ose répéter,
afin de refaire l’unité de la Terre.
Il bâtit un feu, dont les flammes crachent des étincelles bleues
jusqu’en haut des pins sentinelles.
Il prépare un bouillon d’herbes et de racines,
se mettant à nu, exposant sa poitrine aux flammes,
se tenant le plus près possible.
Puis il serre le bébé sans ses bras, lui versant du bouillon dans la gorge.
Les nuits d’hiver sont longues.
Grand’père se penche près des flammes, et verse du bouillon dans la bouche de l’enfant,
serrant son petit corps jusqu’à ce que les hurlements s’estompent enfin vers l’aube.
La fièvre a baissé. C’était il y a longtemps.
«Il y a longtemps,» dit Vieille Marie aux yeux ardents,
«il y a longtemps un bébé a appris le sacrifice et l’amour.
Voilà un don que tu as reçu des Oneida. Ce don habite ton sang et tes os.
Raconte à tes enfants d’où ils viennent,
avant de rejoindre à jamais, à ton tour, les ombres de la forêt.»

(Ce poème raconte comment un shamane, le grand-père de la militante Mohawk-Oneida des droits à l’égalité des femmes autochtones Mary Two Axe Earley, sauva la vie de mon grand-père Frederick C. Grant en 1893, au Wisconsin. Cette histoire me fut racontée d’abord par mon grand-père, et plus tard par Mary Two Axe, lors d’une rencontre en 1984, chez elle à Kahnawake, près de Montréal. La mère de Mary, Juliette Smith Two Axe, fut infirmière oneida, je crois que son grand’père maternel oneida fut Jacob (Doc) Smith, le shamane mentionné ci-haut, alors que le père de Mary, Dominic Two Axe, ainsi son grand’père, Martin Two Axe, furent tous les deux des shamanes mohawks.)
 Mon grand-père Frederick C. Grant m’a souvent raconté cette histoire
 Mary Two Axe Earley a confirmé que c’était son grand-père qui avait sauvé la vie de mon grand-père
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